Darfour : Ban Ki-Moon critiqué pour sa lecture de l’origine du conflit

International Crisis Group (ICG) n’est pas d’accord avec la lecture de la guerre au Darfour faite par Ban Ki-Moon. Le secrétaire général des Nations Unies trouve l’origine du conflit dans le changement climatique, alors que l’ICG estime qu’il reste le fruit de « la mal-gouvernance de Khartoum ». Interview de François Grignon, directeur du programme Afrique de l’organisation de résolution des conflits.

« Le conflit du Darfour a commencé par une crise écologique, générée au moins en partie par le changement climatique. (…) Ce n’est pas par accident que la violence au Darfour survient pendant la sécheresse », a confié le secrétaire général des Nations Unies (Onu), Ban Ki-Moon, dans un entretien publié samedi par le prestigieux quotidien américain Washington Post. Cette annonce a fait grincer les dents d’International Crisis Group (ICG). L’organisation, qui oeuvre à la résolution des conflits, estime que le drame du Darfour, qui a fait selon l’Onu 200 000 morts et quelque deux millions de réfugiés, est surtout le fait de « la mal-gouvernance de Khartoum ». Précisions de François Grignon, directeur du programme Afrique d’ICG.

Afrik.com : Qu’avez-vous pensé de la déclaration de Ban Ki-Moon concernant le lien entre le conflit au Darfour et le changement climatique ?

François Grignon :
Nous la trouvons particulièrement inappropriée car le lien direct entre la désertification et le conflit que le secrétaire général semble vouloir faire va à contre courant d’une bonne compréhension du conflit au Darfour et de sa résolution. D’autres pays voisins, moins dictatoriaux, souffrent aussi du changement climatique mais pas de tels conflits ! Le conflit au Darfour est un problème de mal-gouvernance du pouvoir soudanais à Khartoum, qui impose une domination politique sans partage à ses périphéries. Bien sûr, il y a aussi une dimension locale du conflit puisque Khartoum a instrumentalisé les communautés en les divisant, pour les monter les unes contre les autres et empêcher les rebelles d’unir les populations. Khartoum a aussi utilisé l’accès aux ressources naturelles pour diviser les communautés du Darfour. Ces ressources, comme l’eau, peuvent baisser ou augmenter en fonction du climat, mais c’est à l’Etat de prendre ses responsabilités et de gérer les conflits d’intérêts qui peuvent naître dans ces cas-là. Nous avons besoin de pousser les responsables politiques à prendre leurs responsabilités envers la population, mais la déclaration du secrétaire général va dans l’autre sens.

Afrik.com : Pensez-vous que la déclaration de Ban Ki-Moon dédouane Khartoum de sa responsabilité dans le conflit ?

François Grignon :
Complètement ! Et c’est contre-productif dans le climat actuel !

Afrik.com : Comment expliquez-vous que l’Onu dédouane le régime du président Omar el-Béchir ?

François Grignon :
Je l’explique par une timidité du secrétaire général à vouloir prendre à bras le corps une gestion politique des dossiers à l’encontre de certains Etats membres, malgré leurs responsabilités flagrantes dans les massacres de populations civiles tels que ceux qui ont été perpétrés au Darfour. Le nouveau secrétaire général a essayé d’éviter toute politique proactive de résolution du conflit Darfour en disant qu’il fallait donner plus de temps à Khartoum, être patient, alors que le gouvernement soudanais poursuivait ses campagnes militaires. [Cette attitude] ne prend véritablement pas la mesure de la situation et son urgence.

Afrik.com : Plus généralement, pensez-vous que le changement climatique puisse causer des conflits ?

François Grignon :
Le changement climatique ne crée pas de conflits mais c’est un facteur aggravant des conflits, car il accentue les tensions créées par la mauvaise gestion des Etats en raréfiant encore les maigres ressources disponibles pour des populations appauvries. Si les Etats s’arrangent pour intégrer le changement climatique dans leur politique de gestion des ressources et prennent des initiatives pour palier le problème, il n’y aura pas nécessairement de conflit. Tout est une question d’allocation des moyens, de bonne planification, et de développement adéquat des infrastructures.

Afrik.com : Faut-il prendre en compte les changements climatiques pour résoudre ou prévenir les conflits ?

François Grignon :
C’est une question en effet importante qui n’est pas suffisamment prise en compte dans les négociations pour la résolution des conflits. La gestion de l’environnement et des ressources naturelles a été insuffisamment prise en compte dans les processus de paix au Congo et au Burundi, par exemple. Pour le Soudan, l’Accord de Naivasha prend en compte la gestion des ressources pétrolières, mais il faut ensuite mettre en place des mécanismes pour contrôler et assurer l’équité dans la gestion de ces ressources. Cela est rarement fait alors que ces mesures pourraient aussi permettre la prévention des conséquences néfastes du changement climatique et de l’environnement sur les modes de vie de populations déjà terriblement appauvries par la guerre.