Crise ivoirienne : bouche cousue et grande retenue

Reprise des hostilités en Côte d’Ivoire. La veille, à trois reprises, plusieurs avions de chasse des forces militaires du gouvernement ivoirien ont bombardé Bouaké, fief des ex-rebelles les Forces Nouvelles (FN), ainsi que Korhogo au nord du pays, provoquant 9 blessés et la mort de 2 personnes (source AFP). Alors que la tension monte d’heure en heure dans tout le pays et que plusieurs sièges de quotidiens proches de l’opposition ont été saccagés dans la nuit, Afrik.com a tenté de récolter les réactions de la population. De frileuses et discrètes déclarations de citadins en mal d’informations.

Par Babara Vacher

Vendredi matin, le ministre de la Sécurité M. René Amani a appelé les habitants d’Abidjan « à ne pas céder à la panique et à rester calme ». Un message bien reçu par les citadins ? Il semble que les évènements aient pris une inquiétante rapidité depuis jeudi matin. Le général Mathias Doué des Forces Armées Nationales de Côte d’Ivoire parlerait d’une offensive type « guerre-éclair » afin de « libérer » la zone sous contrôle des ex-rebelles. La diaspora, qui soutient en majorité l’intervention militaire, et les internautes anonymes sur Radio CI International (www.abidjan.net/diaspora/), sont bavards. Deux mots d’ordre priment, au contraire, pour la population ivoirienne qui ne sait pas trop à quelles oreilles se fier : discrétion et neutralité apparente.

Pour Ann, fleuriste dans le quartier d’affaire du plateau à Abidjan, « la situation est très électrique dans la capitale. Les écoles sont fermées et les manifestations interdites depuis ce matin. Des maisons de journalistes ont été saccagées et des voitures de l’Organisation des Nations Unies (ONU) brûlées dans le centre ville. Une Européenne a même été sortie de force de sa voiture et a été physiquement agressée ». Beaucoup de « on dit » et de rumeurs pour cette commerçante qui s’est quand même résolue à prendre sa voiture pour aller travailler malgré les protestations de son mari. « J’essaie de ne pas trop avoir d’opinion face à une situation bien trop floue », dit-elle.

Régionalisme partisan

Interroger les habitants d’Abidjan sur leur opinion politique dans un tel climat paraît être une idée bien saugrenue aux yeux de certains, qui accueillent les questions avec de petits rires gênés. Ou même avec de grands éclats de rire, comme ce fut le cas de Jocelyne, 67 ans, qui travaille dans une agence de voyage, et refuse « de parler de politique, surtout au travail ». Une concession peut-être ? « Généralement, les habitants de la zone libre soutiennent le gouvernement en place alors que ceux de la zone non franche soutiennent les Forces Nouvelles (FN, ex-rebelles). »

Toussaint, restaurateur burkinabé installé dans la capitale, est plus serein. Il juge Abidjan « plutôt calme depuis l’intervention du ministre de la Sécurité ». « On note l’absence des Jeunes Patriotes (soutenant le Président Gbagbo, ndlr) depuis ce matin dans les rues de la ville. », poursuit-il. Pourtant, lui aussi craint une quelconque menace, réticent à nous donner son prénom, « à cause de ma nationalité, vous comprenez ».

Communications coupées

Dans le reste de la « zone franche », les réactions se ressemblent. Mr Kouamé, intendant au CHR de Yamoussoukro, a appris la nouvelle des bombardements par l’intermédiaire de ses amis. Il a bien tenté d’obtenir de plus amples informations de la part de militaires locaux, « sans résultat, les informations ne concordent pas, c’est la confusion la plus totale ». Même ricanement gêné que Jocelyne lorsque qu’on lui demande son opinion politique. Mr Kouamé avoue quand même : « Tout ce que je peux vous dire c’est que je ne suis pas pour une solution armée au conflit. J’aimerai que l’on parvienne à des accords à l’amiable ».

A Bouaké et Korhogo comme dans tout le reste de la zone occupée par les ex-rebelles, eau et électricité ont été coupées depuis mercredi soir, selon des sources de Soir Info. Toute communication téléphonique, fixe ou cellulaire, est impossible depuis jeudi midi. Les habitants du fief des Forces Nouvelles seraient aux dernières nouvelles barricadés chez eux, précise le même quotidien. Il nous a été effectivement impossible d’obtenir un quelconque contact avec la population civile locale.

Alors que reporter sans frontière parle « d’un jeudi noir pour la liberté d’expression » face au violent musellement de la presse ivoirienne d’opposition, le chef d’état major des Fanci a affirmé que « la Côte d’Ivoire sera demain une et indivisible ».