Crise en Egypte : « L’armée n’a pas envie d’un coup d’Etat militaire »

Des millions de manifestants ont déferlé ce lundi à la place Tahrir au Caire, dans la capitale égyptienne, pour exiger le départ de Mohamed Morsi, actuel Président égyptien. Cette manifestation, la énième depuis plusieurs mois, a atteint son apogée, avec l’intervention de l’armée. Dans une interview accordée à Afrik.com, Marc Lavergne, chercheur et spécialiste de l’Egypte, revient sur la situation.

L’Egypte va de mal en pis. Deux ans après la chute de Hosni Moubarak, le pays peine toujours à sortir de l’ornière. L’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en juin 2012 était perçue par une bonne partie de la population comme une panacée. Mais la situation économique et sociale actuelle montre tout le contraire. Le peuple se soulève.

Une profonde crise politique oppose depuis lundi les partisans aux Frères musulmans, actuellement au pouvoir, à des millions de manifestants. Ces derniers, exacerbés par la cherté de la vie et une situation économique particulièrement morose, ont exigé ce lundi le départ de Mohamed Morsi. Une situation préoccupante qui a poussé l’armée à intervenir.

« L’Egypte ne permettra aucun retour en arrière »

Les militaires donnent un ultimatum de 48 heures au pouvoir pour répondre à la rue. Le Président s’entête et rejette ce mardi l’ultimatum, prétextant que « l’Egypte ne permettra aucun retour en arrière, quelles que soient les circonstances ». Dans la foulée, cinq ministres : (Affaires étrangères, Tourisme, Environnement, Communications, Affaires juridiques et parlementaires) ont présenté leur démission.

La situation est alarmante. Le spectre d’une deuxième révolution plane-t-il sur l’ Egypte ?, la décision du peuple égyptien de destituer un gouvernement en plein mandat n’est-elle pas anti-constitutionnelle ?, un coup d’Etat militaire est-il à craindre dans les prochaines heures ?, Marc Lavergne, chercheur et spécialiste de l’Egypte, nous donne son point de vue sur la situation.

Sur l’éventualité qu’une deuxième révolution se produise, Marc Lavergne précise : « Oui, si on peut dire. Mais je ne pense pas qu’il y ait eu une première révolution. Il ne s’agit que d’une révolte en Egypte. Les Égyptiens ont tendance à confondre les deux. Une révolution est un projet politique, préparée de longue date. Tandis qu’une révolte est sans organisation, sans cadre ».

« Les Frères musulmans ne sont pas responsables de tous les maux »

Sur la responsabilité des Frères musulmans dans la situation actuelle que traverse le pays, le spécialiste rétorque : « les Frères musulmans ne sont pas les responsables de tous les maux ». Il pointe du doigt un certain nombre de problèmes qui ont toujours gangrené la société égyptienne, dont la corruption et la bureaucratie et ajoute que le pays a besoin de formation et d’éducation. Néanmoins, il reconnait que la situation économique du pays est catastrophique. « La situation économique en Egypte est particulière. La population vit une certaine dépendance. C’est l’argent envoyé par les Égyptiens de l’étranger qui permet à beaucoup de survivre. Contrairement à ses voisins, l’Egypte a une situation très difficile ».

Marc Lavergne déplore le manque de maturité de l’opposition égyptienne, le mélange de tous les mécontentements dans cette manifestation et exhorte les partis d’opposition à faire une lutte politique. Il se dit choqué. « Cela me paraît un peu choquant », martèle-il. Avant d’ajouter : « mais il faut reconnaître que les Frères musulmans n’ont pas respecté les droits des minorités. La démocratie, ce n’est pas seulement la majorité. Mais bon, c’est aussi une étape de la vie politique égyptienne ».
Interrogé sur un possible coup d’Etat militaire en Egypte, le chercheur déclare : « les militaires n’en ont pas envie. On sait bien qu’en Egypte l’armée n’est pas démocrate, qu’elle est conservatrice et qu’elle ne défend que ses intérêts. L’armée consomme près du quart de la richesse du pays. Elle ne cherche pas à s’opposer au pouvoir, de peur de perdre ses privilèges. Pour le moment, il s’agit juste d’un putsch oral ».