Créatrice de mémoire

La caméra de Yamina Benguigui remplit les silences de l’histoire. En donnant la parole aux hommes, aux femmes et aux enfants de l’immigration algérienne, elle pénètre la mémoire de ces Français pas comme les autres. Quitte à mettre fin au mythe de l' » intégration réussie  » et de la  » double culture « . Interview.

La sortie de Mémoires d’immigrés – l’héritage maghrébin en 1997 n’a laissé personne indifférent. Avec ce documentaire exceptionnel, Yamina Benguigui faisait émerger l’histoire de l’immigration algérienne en France, lui donnait une réalité, des voix, des images. Plus récemment, avec Inch’Allah dimanche, la réalisatrice poursuit son oeuvre en braquant sa caméra sur l’exil des femmes d’immigrés. Dans le cadre de l’Année de l’Algérie, les femmes seront plus que jamais au coeur de son projet. Interview.

Vous êtes fascinée par le vécu des immigrés, pourquoi ?

Yamina Benguigui : D’abord parce que j’en suis issue. Mes parents sont arrivés à la fin des années 50 avec l’idée de repartir. J’ai commencé à m’intéresser à leur vécu parce que nous n’avions pas d’histoire. Nous n’avions pas de mémoire. Nos parents avaient quitté leur pays pour venir travailler ici, mais ils ont toujours eu à l’esprit la perspective d’un retour. Et nous, leurs enfants nés en France, nous nous sommes retrouvés sans repères. Il faut arrêter de mythifier la fabuleuse  » double culture  » ! On parle d’intégration : il n’y a pas eu d’intégration. On pensait tous que nous allions repartir. J’ai eu envie d’essayer d’écrire et de décrire notre histoire.

Dans votre fiction Inch’allah dimanche, vous racontez l’exil des femmes d’immigrés. Est-il différent, plus pénible que celui des hommes ?

Yamina Benguigui : Complètement. Dans l’après-guerre, le patronat français, au moment de la reconstruction, fait massivement venir les hommes d’Algérie en leur interdisant d’amener leurs femmes. On ne voulait pas avoir de familles d’origine musulmane sur le sol français. Et puis, en 1974, c’est le choc pétrolier. Valéry Giscard d’Estaing décide de stopper l’immigration, mais de fixer celle qui est déjà en France pour ne pas avoir à renégocier l’apport de main-d’oeuvre avec un pays qui s’appelle désormais l’Algérie et qui fait payer cher sa force de travail. Ils sont plus d’un million. On ramène leurs femmes et leurs enfants. Donc ce n’est pas le choix des femmes de venir. Elles quittent leur noyau familial, elles ne parlent pas français, elles vont rejoindre un mari qu’elles ne connaissent pas. Chacun est enfermé dans sa propre douleur : l’homme dans son travail et sa misère – que les femmes découvrent alors – et les femmes dans leur solitude.

Quel a été le destin des immigrés dits de  » seconde génération  » ?

Yamina Benguigui : Les enfants ont eu à digérer un héritage douloureux. Aujourd’hui, on veut savoir pourquoi. Les enfants de la première et de la seconde génération posent des questions. Pourquoi la société algérienne a-t-elle laissé faire ? Pourquoi personne ne s’est intéressé à leur sort ? Pourquoi leurs parents ont-ils ainsi vécu dans l’antichambre de la France ? Pourquoi ont-ils accepté? La question est : que s’est-il passé pour nous ? Mais ce n’est pas négatif : je suis une mutante, je dois prendre des deux côtés et me créer mes propres racines.

Plutôt qu’un devoir de  » mémoire « , vous parleriez d’un devoir de  » création  » d’identité ?

Yamina Benguigui : Oui, il faut aller de l’avant, se poser et se caler ensemble par rapport à cette histoire. On peut se décrire comme un  » pont  » entre l’Algérie et la France, mais l’Algérie a eu trop de problèmes dans sa propre histoire pour avoir eu le temps de nous regarder. On peut aussi dire que cette société, la société française, est la nôtre. Mais ce n’est pas exactement le cas non plus.

Vous avez un projet dans le cadre de l’Année de l’Algérie en France en 2003. Quelque chose sur les femmes ?

Yamina Benguigui : Oui, sur les actrices algériennes depuis 1962 jusqu’à la fin des années 70. Je me suis rendu compte qu’il y avait des héroïnes dans les films de ces années là. Ces films racontaient l’indépendance. Je vais organiser des rencontres entre ces actrices, des techniciennes et des réalisatrices au Forum des images, à Paris, autour du 8 mars 2003. Cela permettra d’éclairer ce que les films de cette époque racontaient et de voir ce qu’on peut faire ensemble.

C’est assez inattendu qu’une femme qui a été certainement élevée dans les traditions du pays fasse du cinéma son métier. Avez-vous eu à vous imposer ?

Yamina Benguigui : Je suis née en France mais c’est vrai que j’ai été élevée de façon très nationaliste, très algérienne. Il y avait deux métiers possibles pour moi : infirmière ou avocate. On nous préparait pour le retour. Tout ce mythe s’est soudainement effondré. Mon horizon s’est construit au ciné-club de Saint-Quentin et à la bibliothèque municipale. J’ai été complètement contaminée par ce que j’y découvrais. J’ai dû lutter violemment pour imposer mes choix. C’est passé par la rupture avec ma famille… après, on s’est réconciliés… Mais j’ai presque envie de dire que cette histoire est extrêmement banale. C’est le quotidien de toutes les filles issues de l’immigration. La rupture avec la famille est un passage obligé, même si on n’en a pas envie. En même temps qu’une grande solitude, je crois que cela m’a donné une rage incroyable de réussir.

Quels sont vos projets dans l’immédiat ?

Yamina Benguigui : Je viens de finir 50 portraits pour TV5 sur la diversité culturelle. De personnalités s’expriment pendant 1mn30 pour donner leur opinion sur le sujet… Et je prépare également une fiction sur le problème de l’enterrement des musulmans en France. Ca, c’est un sujet difficile à faire passer. J’espère le tourner courant 2003.

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