Coup de projecteur sur le cinéma burkinabè

Le Burkina Faso est l’un des pays africains les plus prolixes en matière de production cinématographique. Il compte en effet dans cette 19e édition du Fespaco neuf films sur vingt en compétition officielle longs-métrages. Ce qui laisse présager d’une bonne santé du secteur dans le pays. Mais qu’en est-il réellement ? Eclairage de Mahamoudou Ouédraogo, ministre burkinabé de la Culture, des Arts et du Tourisme.

De Ouagadougou

Burkina super producteur cinématographique. Le petit Etat ouest-africain, qui accueille la 19e édition du Fespaco (26 février au 5 mars), présente pour ce grand rendez-vous panafricain du cinéma neuf films sur vingt en compétition officielle longs-métrages. Alors que certains pays peinent à produire, le Burkina Faso semble tirer son épingle du jeu honorablement. Quels sont ses atouts et ses faiblesses ? Réponse de Mahamoudou Ouédraogo, ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme, qui revient également sur son rôle et son sentiment quant à l’actuelle fête africaine du cinéma.

Afrik.com : Tous les films burkinabés n’ont pas pu passer en sélection officielle parce que trop nombreux. Comment expliquez-vous que les cinéastes burkinabés soient si prolixes, alors que certains dans d’autres pays peinent à produire ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Quand j’ai reçu le patron du cinéma camerounais, il m’a posé la même question que vous : « Quelle est la recette des cinéastes burkinabés ? » Je lui ai dit : « Le jour où le Cameroun me donnera la recette des footballeurs camerounais pour réussir, je lui donnerai la recette des cinéastes burkinabés ».

Afrik.com : Les cinéastes burkinabés arrivent-ils à vivre de leur art ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Certains s’en tirent très bien et n’exercent que la profession de cinéastes, comme Gaston Kaboré ou Idrissa Ouedraogo, pour ne citer qu’eux. Mais d’autres ont un autre métier à côté. Beaucoup d’artistes ont une carrière en dents de scie. Et, contrairement à un fonctionnaire ou un salarié d’entreprise privée, ils ne cotisent pas obligatoirement à la caisse de retraite ou de sécurité sociale. Une situation à laquelle nous souhaitons remédier. Des textes, quant au statut de l’artiste, sont terminés et ils devraient être analysés en conseil des ministres.

Afrik.com : L’Etat burkinabé avait mis en place un fonds d’aide aux cinéastes du pays. Existe-il toujours ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Le gouvernement avait mis en place un système de financement en espèces par l’intermédiaire d’un fonds alimenté par une taxe sur les billets de cinéma. Mais il y a eu une crise du cinéma africain pendant laquelle les gens allaient beaucoup moins dans les salles obscures. Il y avait donc moins de taxes perçues sur les billets, et donc moins d’argent pour les cinéastes. Au début des années 90, il n’y avait pratiquement plus rien dans les caisses. Ce qui a provoqué une baisse de la production cinématographique.

Afrik.com : Comment était attribué l’argent de ce fonds ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Une commission recevait des dossiers et opérait des choix. Mais il y a eu une confusion, car là où l’Etat pensait faire des prêts, les cinéastes ont pensé qu’il s’agissait d’un don. C’est l’une des raisons, en plus de la crise du cinéma africain, qui a conduit à la disparition de ce fonds.

Afrik.com : L’Etat a-t-il créé une autre forme d’aide pour combler la disparition du fonds ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Le gouvernement a mis l’accent sur l’aide collective et matérielle. C’est-à-dire que nous nous sommes équipés en caméras et en véhicules et nous avons formé des techniciens. Pour chaque film, à la demande du réalisateur, l’Etat met à disposition le matériel, les techniciens et la logistique. Par ailleurs, l’Assemblée nationale vient de voter une loi portant sur l’orientation du cinéma et de l’audiovisuel. Le texte prévoit un nouveau fonds, avec une aide importante de l’Etat, pour relancer le financement des productions filmiques et audiovisuelles.

Afrik.com : Les Burkinabés viennent-ils nombreux assister aux projections de ce 19e Fespaco ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Il y a rarement eu autant d’enthousiasme pour se rendre dans les salles obscures. Les gens prennent d’assaut les salles de cinéma, se bousculent, font des queues interminables… Des gens se positionnent même des heures avant l’ouverture devant le guichet parce qu’à chaque fois, certains repartent sans avoir pu avoir une place.

Afrik.com : Le coût d’une place peut aller de 500 à 2 000 FCFA. Est-ce un frein à la fréquentation ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Les Burkinabés aiment le cinéma africain et burkinabé plus particulièrement. Ils vont souvent dans les salles et s’organisent pour pouvoir le faire. Aller au cinéma, c’est s’enrichir intellectuellement, enrichir son imaginaire et partager artistiquement avec les auteurs des films. Cela coûte moins cher que d’aller au restaurant. C’est bien de manger ! Mais c’est bien aussi de nourrir l’esprit.

Afrik.com : En dehors du Fespaco, les Burkinabés s’intéressent-ils plus au cinéma africain ou aux superproductions étrangères ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Il est clair que, pendant le Fespaco, les films africains battent tous les records. Les superproductions hollywoodiennes sont à la traîne lors de cet événement. Mais en dehors du Fespaco, il est vrai que ces superproductions ont le vent en poupe. Cela est dû au fait qu’il n’y a que pendant que le Fespaco que l’on a réellement l’occasion de voir des films africains. Ces derniers sont rares le reste du temps, sauf lorsque des réalisateurs ou des producteurs audacieux prennent le relais et vont voir les distributeurs et les propriétaires de salles de cinéma. Sinon, il est difficile de voir un film africain en Afrique.

Afrik.com : Pourquoi est-ce difficile ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Pour plusieurs raisons. En principe, il existe des rôles distincts dans l’industrie cinématographique. Le producteur cherche de l’argent pour permettre à un réalisateur de tourner un film. Le distributeur prend ce film et le fournit aux exploitants des salles de cinéma. Mais en Afrique, le réalisateur est en même temps le producteur et le distributeur et parfois même l’exploitant de salles. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de gens pour assurer pleinement le rôle de producteur. Prenons Ousmane Sembène, symbole vivant du cinéma africain. Malgré tout son grand talent, lorsqu’il veut tourner un film, c’est la croix et la bannière pour trouver de l’argent. Il n’a pas de producteur, alors il devient son propre producteur. Il cherche lui-même l’argent pour pouvoir financer son film. Par ailleurs, il n’y a pas de distributeurs. Donc, les cinéastes sont obligés de distribuer eux-mêmes. Le CIDC (Consortium interafricain de distribution cinématographique, ndlr)-Ciprofilms (Consortium interafricain de production de films), deux structures jumelées qui étaient basées à Ouagadougou, devaient combler le vide en matière de production et de distribution. Malheureusement, elles ont disparu, pour des raisons de gestions.

Afrik.com : Est-il prévu de remettre sur pied d’autres structures de ce type ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Ce n’est pas parce qu’il y a eu un échec qu’il ne faut pas recommencer. L’échec nourrit le succès pour ceux qui ne se découragent pas et tirent un enseignement de ce qui a échoué. Si j’avais un appel à lancer, cela serait qu’il y ait d’autres expériences ici ou ailleurs, car on ne peut pas avancer si l’on n’est pas bien organisé dans tous les compartiments du cinéma. Parce que l’on a beau donner de l’argent ou avoir du matériel, s’il n’y a que des hommes orchestres, le bout du tunnel est encore loin. Il faut que des Africains engagés et volontaires créent des structures de production et de distribution. Mais il faut aussi que les commerçants, les opérateurs économiques et les banques soient moins frileux à l’égard du cinéma. Car si le cinéma fonctionne dans d’autres pays, c’est que les banquiers, les opérateurs économiques et les industriels investissent dans le cinéma.

Afrik.com : L’avenir du cinéma africain passe-t-il par le numérique, qui diminue sensiblement les coûts de production ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Certainement. Je suis un profane, même si je m’occupe du cinéma, mais il faut, en moyenne, un milliard de FCFA pour faire un long-métrage en pellicule sans avoir d’ennuis budgétaires. Il faut, en revanche, 30 à 50 millions de FCFA pour faire le même type de film en numérique. Certains cinéastes burkinabés ont même tourné des longs-métrages en numérique avec une vingtaine de millions de FCFA. La différence est énorme ! Par ailleurs, pour kinescoper, le fait de passer du numérique au grand écran, il faut ajouter encore une vingtaine de millions de FCFA. Avec 50 millions de FCFA, on peut donc faire un long-métrage en numérique, là où il en faut un milliard avec la pellicule. En somme, avec un vingtième du budget d’un long-métrage classique, on tourne un film en numérique.

Afrik.com : Est-ce que les salles du Burkina sont équipées pour projeter des films en numérique ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Nous sommes en train de doubler en numérique nos salles, c’est-à-dire que nous les équipons pour qu’elles puisent passer des films à la fois en analogique et en numérique. A l’heure actuelle, trois salles sont « doublées » sur la vingtaine que compte le pays.

Afrik.com : Quel sentiment éprouvez-vous quelques jours après le coup d’envoi de la 19e édition du Fespaco ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Tout d’abord de la tristesse, car pour la première fois il y a eu mort d’homme (il y a eu deux morts à l’ouverture du Fespaco, samedi dernier, ndlr). Cela m’a vraiment touché. Je suis donc allé, avec plusieurs autorités, rendre visite aux 17 blessés, dont plusieurs étaient dans le coma. Ils étaient couchés par terre dans les couloirs, alors nous avons acheté des nattes. Nous avons aussi payé les factures de l’hôpital. Vers 22h, nous sommes allés voir la famille des deux filles malheureusement décédées pour leur montrer que nous compatissons. Des délégations du ministère (de la Culture, des Arts et du Tourisme, ndlr) et du Fespaco se succèdent, depuis dimanche, chez ces familles qui ont voulu participer à la fête du cinéma africain. Pour ce qui est du Fespaco sur le plan cinématographique, tout se déroule très bien. Que le meilleur gagne !

Afrik.com : Vous avez participé plusieurs fois aux travaux d’organisation du Fespaco. Quel bilan faites-vous de cette manifestation biennale ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Le Fespaco a grandi. Il est devenu gigantesque. Aucune activité n’attire autant de monde que le Fespaco à l’heure actuelle au Burkina. C’est d’ailleurs, sur le plan populaire, la plus grande manifestation culturelle du continent africain et sans doute l’une des plus importantes du monde. Sur le plan quantitatif et qualitatif, il y a eu beaucoup de progrès. L’un des charmes du Fespaco est qu’aucun ne ressemble à l’autre, même si le tronc reste la projection de films. A mon avis, ce sont ces changements de format et d’allure qui donnent le goût de revenir aux Africains et aux étrangers qui aiment le cinéma africain. Cela dit, plus il y a de monde et plus il y a des problèmes d’organisation. D’autant plus que certains s’invitent et espèrent, hospitalité africaine aidant, qu’on leur fasse au moins un clin d’œil.

Afrik.com : Avez-vous eu un droit de regard quant à la sélection des films en compétition au Fespaco ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Depuis que je suis ministre en charge du cinéma, je ne m’occupe pas du travail du jury parce que cela créerait des problèmes. Que le politique s’intéresse au choix des films sélectionnés n’est pas une bonne affaire, ni pour nous, ni pour les cinéastes. Je n’interviens jamais dans la sélection des films, faite par des cinéastes burkinabés, ni des lauréats, choisis par des personnalités internationales. Je ne reçois jamais un président de jury et j’apprends comme tout le monde le monde qui sont les lauréats.

Afrik.com : Le Fespaco a-t-il vocation à devenir annuel ?

Mahamoudou Ouédraogo :
Si le Fespaco devenait annuel, il faudrait que chaque année il y ait de nouveaux films. Sinon, cela ne vaudrait pas le coup : si on faisait un Fespaco en 2006 et qu’il n’y ait pas de nouveaux films tournés depuis 2005, cela voudrait dire que l’on réédite un Fespaco 2005. Cela n’aurait pas de sens. C’est la raison pour laquelle il est prudent d’attendre avant de faire un Fespaco annuel. Pendant ce temps, il revient aux gouvernants, aux privés et aux cinéastes de trouver les voies et moyens pour augmenter le nombre de films produits sur le continent africain.

Afrik.com : Quelle est votre plus grande fierté, votre plus beau souvenir, en matière de cinéma burkinabé ?

Mahamoudou Ouédraogo :
J’en ai plusieurs, car je suis fier à chaque fois qu’un réalisateur burkinabé parvient à réaliser son rêve, à savoir de produire un film. C’est une source de joie, car ce travail s’apparente à l’accouchement d’une femme : la période de grossesse et d’enfantement est toujours douloureuse, mais à la fin, il y a le bonheur.

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