Coup de force à Kinshasa

Etait-ce une réelle tentative de coup d’Etat ou tout juste un baroud d’honneur, histoire de se rappeler au bon souvenir des actuelles autorités de Kinshasa ? Dimanche dernier, aux petites heures, une quarantaine d’inconditionnels de feu le maréchal Mobutu ont attaqué les points stratégiques de la capitale sans pouvoir réellement convaincre. Kinshasa soupçonne Brazzaville.

Par Octave Kambale Juakali

Ils sont de tous les âges et ont la particularité d’appartenir à la tribu Ngandi, celle de feu le maréchal Mobutu. En exil à Brazzaville depuis 1997, ils ont choisi la manière la plus bruyante pour regagner le pays, ce dimanche 28 mars 2004. Leur raid commando a simultanément attaqué cinq casernes militaires dans différents endroits de la ville de Kinshasa, dont la base logistique, la base navale et la base aérienne. Difficile, à l’heure actuelle, d’établir les motivations réelles de ces attaques surprises. Le gouvernement parle d’une volonté de déstabiliser les institutions. Les membres du commando appréhendés – à peu près une quinzaine – ne se montrent pas plus bavards. Il est, semble-t-il, question de sauvegarder certaines sensibilités diplomatiques outre-fleuve.

En effet, sans l’en accuser expressément, le gouvernement de la République démocratique du Congo cite implicitement le Congo-Brazzaville comme base arrière du commando, ne fut-ce, affirme-t-il, que sur la base des déclarations des prisonniers arrêtés. Ces derniers seraient tous venus de Brazzaville et se seraient infiltrés à Kinshasa par petits groupes. Selon le colonel Mfinda, chef de département des renseignements militaires, le commando se compose d’anciens militaires des Forces Armées Zaïroises de l’époque Mobutu, notamment ceux qui composaient la Division Spéciale Présidentielle (DSP), la garde prétorienne du maréchal. Ils s’étaient réfugiés à Brazzaville, la veille de l’entrée à Kinshasa des troupes de l’ Alliance des Forces Démocratiques de Libération du Congo (AFDL).

La Monuc dans l’embarras

A la mi-journée du dimanche, les affrontements ont été circonscrits dans le quartier proche du port fluvial qui dessert Brazzaville. Les Forces Armées Congolaises ont poursuivi les assaillants qui, apparemment, tentaient de se retrancher sur le port. C’est également dans ce quartier que se trouvent certaines ambassades étrangères et le quartier général de la Monuc (Mission des Observateurs des Nations Unis au Congo) où l’un des membres du commando, Samy Ekongo, s’est réfugié. Les ministres de l’Intérieur, Théophile Mbemba, et de l’Information, Vital Kamerhe, se sont rendus au siège de la Monuc pour récupérer le fugitif. Après plusieurs tractations, Samy Ekongo a été remis aux mains du ministre de l’Intérieur pour interrogatoire. « Nous sommes pour la réussite du processus de réconciliation en cours en RDC, a déclaré William Swing, le patron de la Monuc, et nous ne pouvons pas tolérer la moindre tentative de distraction. »

Secret-défense

Samy Ekongo est le premier membre du commando dont l’identité a pu être révélée. Il a rejoint ses 17 camarades qui ont été appréhendés par les forces armées congolaises et montrés à la télévision d’Etat. Habillés pour la plupart en civil, ils ont avoué avoir effectivement attaqué la ville de Kinshasa sans toutefois pouvoir en donner les raisons. Le colonel Mfinda, en se retranchant derrière le secret de l’instruction, n’a pas donné l’occasion aux journalistes d’étancher leur soif d’informations. « C’est une affaire qui touche à la sécurité intérieure de l’Etat, a-t-il expliqué. A ce stade, il est prématuré de poser trop de questions qui risquent de nuire à la conduite des investigations. »

Lundi, la situation est redevenue calme sur toute l’étendue de la ville de Kinshasa. On déplore un mort et de nombreux blessés mais aucun bilan n’a été fourni du côté des assaillants. Par contre, un arsenal d’armes de guerre a été montré aux journalistes. Des armes apparemment neuves qui vont des mitraillettes AK 47 aux lance-roquettes, en passant par des grenades de différents calibres, généralement de fabrication russe.

Frontières fermées

Cette crise risque de compromettre ou, tout au moins, de refroidir les relations déjà assez tendues entre Kinshasa et Brazzaville. Le gouvernement du Congo-Brazzaville a immédiatement réagi par le truchement de son ministre de l’Information, Alain Akouala qui a énergiquement condamné le coup de force de Kinshasa. « Il est malheureux, a-t-il déclaré, sur Radio-Okapi, la radio de la Monuc, que pour des raisons non avouées, la RDC soit détournée de son processus de pacification et de réunification. La République du Congo ne peut se permettre de perturber ce processus qu’elle soutient et qui contribue à la sécurisation de notre propre pays. Les anciens soldats de la Division Spéciale Présidentielle du maréchal Mobutu vivent effectivement à Brazzaville comme réfugiés. Certains ont même déjà regagné leur pays. Il ne nous viendra jamais à l’idée de les envoyer déstabiliser le pouvoir à Kinshasa. » Pour l’heure, les frontières restent fermées de chaque côté du fleuve.

De tout temps, même sous Mobutu, la République du Congo a souvent été soupçonnée par Kinshasa de ne pas jouer franc-jeu sur le plan de la sécurité. Il y a dix jours, une cache d’armes avait été découverte dans la commune de Kingasani, banlieue de Kinshasa. Il s’est révélé que les armes appartenaient à un ancien de la DSP et qu’elles provenaient de Brazzaville.

Mascarade ?

Deux partis politiques ont immédiatement pris position. Le RCD (Rassemblement Congolais pour la Démocratie), par le truchement du sénateur Emile Ilunga, estime que toute l’opération est une mascarade montée par le pouvoir Kabila, en mal de popularité. Et le PPRD (Parti du Peuple pour la Reconstruction et le Développement), proche de Joseph Kabila, dénonce une manoeuvre des « forces du mal » (sous-entendu, l’opposition) pour effaroucher d’éventuels investisseurs. Quant à la population, elle est tout simplement désespérée : « Comment des Congolais sensés peuvent encore nous précipiter dans une nouvelle guerre alors que nous arrivons à peine à sortir d’une autre ? » s’insurge Mme Luvunu, devant le reste de son salon détruit par un obus.