Côte d’Ivoire : première rentrée scolaire unifiée depuis le début de la crise

Les écoliers ivoiriens ont vécu, lundi, la première rentrée unifiée depuis la crise qui a éclaté dans le pays en 2002. Youssouf Oomar, représentant résident de l’Unicef en Côte d’Ivoire, explique les espoirs soulevés par cet événement et revient sur la façon dont l’éducation était assurée pendant le conflit.

Les écoles du Nord et du Sud à l’unisson. Tous les enfants ivoiriens ont repris le chemin des salles de classe lundi. C’est la première fois que les écoliers rentrent le même jour depuis la crise politique qui a éclaté en 2002. Cette avancée est notamment la conséquence de l’accord de paix de Ouagadougou signé le 4 mars 2007 entre les rebelles des forces nouvelles et le pouvoir. Youssouf Oomar est représentant résident de l’Unicef en Côte d’Ivoire. Actuellement à Dakar pour jeter les bases de la future campagne « retour à l’école », il explique l’importance de cette rentrée unifiée et le fonctionnement de l’école durant le conflit.

Afrik.com : Quel est votre sentiment au lendemain de cette rentrée unique ?

Youssouf Oomar :
C’est un très bon signe, encourageant pour tous les parents et leurs enfants. Je suis assez confiant car, avec la fin de la crise, l’éducation va reprendre toute sa place. Le ministère de l’éducation a mis en place un comité, auquel j’appartiens, pour accélérer la restauration du secteur de l’éducation. Nous sommes contents de voir les nouveaux engagements du nouveau ministre de l’Education, qui s’est engagé à refondre le système scolaire. Attention, ce ne sera pas facile. Mais il en a la volonté et il n’est pas seul : avec nos partenaires, nous avons fait le tour du pays et nous avons des données sur l’évolution de l’école. Cela lui donnera des outils pour ses futures politiques d’orientation.

Afrik.com : Certains médias rapportent que l’affluence des élèves n’était pas au rendez-vous pour ce premier jour de classe…

Youssouf Oomar :
Le ministre de l’Education avait annoncé la date de la rentrée il y a un ou deux mois, mais les parents n’ont pas eu le temps de se préparer. Je me rappelle avoir lu que les parents souhaitaient retarder la rentrée car ils avaient besoin de temps. Les vacances viennent par ailleurs de se terminer : les gens ont dépensé et ils n’étaient pas prêts pour acheter le matériel. Et puis c’est le ramadan. En fait, il y a une série de facteurs pour lesquels tous les enfants ne sont pas rentrés mais tout devrait reprendre normalement d’ici une ou deux semaines.

Afrik.com : Quel a été l’impact du conflit sur la scolarisation des enfants ?

Youssouf Oomar :
L’impact a été très important. En situation de crise, il y a un manque au niveau des personnels de l’administration, des titulaires et des volontaires qui maintiennent l’éducation en marche. C’était vrai dans le Nord, mais aussi dans l’Ouest : le pourcentage des enfants scolarisés et la qualité de l’enseignement ont beaucoup baissé. Dans le Sud, il y a également eu des répercussions. En situation de crise, l’économie ne fonctionne pas aussi bien qu’en temps normal et il y a des problèmes de budget. Le gouvernement avait donc moins de moyens et le développement des écoles et l’achat de matériel était pratiquement stoppé. Cependant, tous les enseignants, du Nord et du Sud, ont toujours été payés, même s’ils ont dû quitter leur poste.

Afrik.com : Certains élèves ont-ils connu une rupture de scolarité ?

Youssouf Oomar :
Oui. Certains parents étaient découragés d’envoyer leurs enfants à l’école car il n’y avait pas d’enseignant titulaire, que les écoles étaient délabrées ou qu’il n’y avait pas d’examen. Il faut rappeler que, pendant deux ans de suite, il n’y a pas eu d’examens. Les enfants ont perdu beaucoup de temps. Sur une crise de quatre ans, je crois que l’on peut estimer la perte à deux ans. Mais, petit à petit, grâce à la campagne de sensibilisation et aux réhabilitations, les enseignants ont commencé à revenir. Le 25 septembre, nous lançons d’ailleurs la campagne « retour à l’école » pour poursuivre cette action.

Afrik.com : La scolarité des filles, qui sont d’habitude moins scolarisées que les garçons, a-t-elle été particulièrement affectée par le conflit ?

Youssouf Oomar :
La crise a effectivement eu des conséquences très négatives sur l’éducation des filles. Les parents, faute de moyens, préfèrent toujours envoyer le garçon à l’école et laissent les filles surveiller et s’occuper des plus petits. Mais aujourd’hui nous sommes très encouragés car les kits, la nourriture – que donne le Programme alimentaire mondial – et la réhabilitation attirent les enfants. Nous voulons développer une école où les enfants sentent que leur développement se poursuit correctement. Avec nos partenaires, (le système des Nations Unies, le gouvernement et les ONG internationales) nous travaillons aussi à promouvoir la cohésion sociale à l’école.

Afrik.com : Des enfants déscolarisés pendant le conflit ont-ils dû se mettre au travail ?

Youssouf Oomar :
J’ai moi-même remarqué pendant la crise qu’il y avait plus d’enfants dans les rues. Des garçons avec un chiffon pour nettoyer les pare-brises et des filles qui vendaient de l’eau et de petites choses. Quand je demandais aux enfants d’où ils venaient, ils me disaient qu’ils n’étaient pas d’ici mais que leurs parents avaient fui la guerre. Il faut savoir que sur les 1,7 million de personnes déplacées, 70% se sont rendues dans les grandes villes comme Abidjan, Yamoussoukro et Bouaké. Avec le retour des déplacés et les accords de Ouaga, je fais confiance aux Ivoiriens pour rétablir la stabilité et accélérer les développements sociaux.

Afrik.com : Quel rôle a joué l’Unicef pour essayer de maintenir le niveau de l’éducation ?

Youssouf Oomar :
C’est un peu grâce à l’Unicef, au système des Nations Unies et aux bailleurs de fonds comme l’Union européenne que l’éducation a pu fonctionner à un niveau presque acceptable. Nous avons donné des kits scolaires, avons réhabilité des écoles délabrées… Actuellement, l’Unicef a 200 écoles en cours de réhabilitation et elle a signé un accord avec Orange pour les écoles de Bouna, la région la plus pauvre du pays.

Afrik.com : Les Ivoiriens ont-ils pris eux-mêmes des mesures pour préserver le fonctionnement des écoles ?

Youssouf Oomar :
Des parents payaient 100 FCFA par mois et par enfant aux enseignants volontaires. Ce n’était pas énorme mais ça a permis à l’école de continuer à fonctionner. Tout comme l’initiative de rassembler plus d’enfants dans une même classe lorsqu’une école était en partie endommagée. La pauvreté et le retrait des investisseurs n’ont pas aidé mais, heureusement, le fait que le cours du cacao n’ait pas chuté et que la Côte d’Ivoire soit restée premier exportateur de cacao a permis de maintenir une certaine croissance de l’économie – ce qui a permis de payer les fonctionnaires.

Afrik.com : Quel est l’objectif de la campagne « retour à l’école » ?

Youssouf Oomar :
Nous allons faire ce que nous avons fait pendant la crise, mais nous allons nous axer sur la mobilisation et l’implication des communautés et des parents dans l’école. Ils doivent s’impliquer davantage sur le plan de responsabilité : celle de s’assurer que leurs enfants ne traînent pas dans les buissons où à faire de petits travaux mais sur les bancs d’une école. Nous mettrons particulièrement l’accent sur les fillettes privées de la chance et du droit d’aller à l’école.