Côte d’Ivoire: Laurent Gbagbo sera-t-il jugé?

Lors de sa rencontre avec la délégation des Elders, Alassane Ouattara, le président de la Côte d’Ivoire a réitéré sa volonté de mettre en place une commission de dialogue et de réconciliation nationale. Cependant, dans le même temps, des enquêtes sont lancées contre Laurent Gbagbo et plusieurs de ses proches et pourraient aboutir à leur traduction devant la justice. Une décision qui assombrit l’avenir de l’ancien président et hypothèque le retour de la sérénité dans le pays.

Exit la rumeur sur sa tentative de suicide. Le président sortant de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo, se porte bien. Il l’a lui même déclaré lundi à Korhogo, dans le nord du pays où il vit désormais en résidence surveillée, lors de sa rencontre avec la délégation des Elders (les aînés, en anglais), venus en Côte d’Ivoire d’Ivoire pour prôner l’apaisement et la réconciliation. « Je mange bien et je dors bien », a confié l’ancien président au trois membres du groupe, l’ancienne présidente d’Irlande et ex-Haut commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, Mary Robinson, l’ex-secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, et l’archevêque sud-africain, Desmond Tutu. Laurent Gbagbo aurait même entériné sa défaite électorale, reconnaissant du coup Alassane Ouattara comme le président légitime de la Côte d’Ivoire. C’est du moins ce qu’a cru entendre Kofi Annan. « Il ne nous a pas donné l’impression qu’il conteste l’élection du Président Ouattara. Je crois qu’il a accepté les résultats, c’est clair, à ce niveau », a indiqué le diplomate ghanéen.

Les Elders se seraient également rendus au lieu de détention de plusieurs dizaines de cadres de l’ancienne majorité présidentielle, interpellés lors de la chute de Laurent Gbagbo. Ils ont souhaité que ceux-ci puissent être autorisés à communiquer par téléphone avec l’extérieur et à recevoir les visites des membres de leurs familles. Toutes choses qui leur sont pour l’instant interdites. Ils n’ont par contre pas pu aller à la rencontre de Simone Gbagbo, détenue, elle, loin de son époux,à Odienné, dans le nord-ouest, proche du Mali et de la Guinée.

Apaisement et réconciliation

Pour Laurent Gbagbo, détenu dans l’ancien fief des rebelles qu’il a combattus pendant près de dix ans, le pouvoir relève donc désormais du passé. A Abidjan, les FDS qui se sont battus pour lui durant toute la crise postélectorale ont pour la plupart déposé les armes, sous la houlette de son ancien chef d’état major, le général Mangou, qui a rallié le camp Ouattara. Seule une poignée d’irréductibles poursuit encore, à Yopougon et dans d’autres quartiers de la capitale, des combats, dans le rapport actuel des forces, perdus d’avance.

L’heure est désormais à « l’apaisement et la réconciliation » dans le pays, tel que l’a déclaré Kofi Annan, en expliquant l’objet du voyage des Elders. « On est venu apporter notre soutien aux Ivoiriennes et aux Ivoiriennes, au pays et au gouvernement. Il y a énormément à faire et, par notre présence ici, on veut savoir comment vous aider », a-t-il affirmé, qualifiant l’effort de réconciliation d’ « absolument nécessaire ». Une vision des choses à laquelle adhère Laurent Gbagbo. Selon l’ancien Secrétaire général de l’Onu, celui-ci lui a confié qu’il « était important que le pays se retrouve dans une situation normale avec la reprise de toutes les activités ». L’ancien président aurait ajouté qu’il « parlera bientôt aux Ivoiriens pour les calmer ».

Enquêtes préliminaires contre Gbagbo

Reste la question de son avenir. Et de celui de la soixantaine de ses proches, dont l’ancien président du Conseil national de la communication audiovisuelle (CNCA), Franck Anderson Kouassi, le président de son parti, le Front populaire ivoirien (FPI), Pascal Affi N’guessan, arrêtés et placés comme lui en résidence surveillée à Abidjan et dans le nord du pays. Car, dans l’esprit d’Alassane Ouattara, le processus de réconciliation nationale ne semble pas clair. Il mêle dialogue d’apaisement et poursuite judiciaire, dans un enchevêtrement que le nouveau président n’a pas clarifié. En recevant dimanche les Elders, Alassane Ouattara a présenté Charles Konan Banny, 69 ans, et ancien Premier ministre de transition en 2005, comme celui qui présidera la « Commission pour le dialogue, la vérité et la réconciliation ». Mi-avril, il avait précisé qu’il adjoindrait au futur dirigeant de cette instance deux personnalités religieuses, l’une chrétienne et l’autre musulmane. Il avait également expliqué que cette commission fonctionnerait sur le modèle de celle qui en Afrique du Sud, avait œuvré à solder les comptes de l’ancien système d’apartheid.

Cependant, à l’opposée de ce qui s’est passé au pays de Nelson Mandela, Alassane Ouattara n’exclut pas de poursuivre les anciens cadres du FPI, Laurent Gbagbo en tête. Fin avril, le procureur de la République d’Abidjan, Simplice Kouffi, a ouvert des « enquêtes préliminaires » sur les troubles postélectoraux. « elles seront menées sur toute l’étendue du territoire ivoirien, par des officiers de police judiciaire. Ensuite seulement, lorsque le degré d’implication de Laurent Gbagbo et de son entourage aura été constaté, nous déciderons de lancer ou non une mise en accusation, et transmettrons le dossier à un juge d’instruction », avait-il expliqué à France 24. L’audition de Laurent Gbagbo devait d’ailleurs commencer mardi. Avant d’être reportée.

Laurent Gbagbo sur les traces d’Hissène Habré?

De son côté, le camp de l’ancien président fourbit ses armes. Le collectif d’avocat mandaté par sa famille pour le défendre a qualifié sa détention ainsi que celle de ses proches d’illégale et d’arbitraire, sans le moindre cadre juridique. Une pétition pour la  » libération immédiate » de Laurent Gbagbo a également été lancée sur Internet. Elle a déjà recueillie plus de 10 000 signatures. « Laurent Gbagbo, président constitutionnellement élu en Côte d’Ivoire, investi le 4 décembre 2010, a été livré, le 11 avril 2011, par l’armée française, avec la complicité de l’ONU, à Alassane Ouattara, imposé à la Côte d’Ivoire sur la base de résultats frauduleux illégalement proclamés, mais reconnus par le représentant du secrétaire général de l’ONU, le Coréen Young-jin Choi », écrivent les auteurs de ce texte.« Il a été remis par les éléments de la Force française Licorne à ceux-là mêmes qui ont voulu le renverser par un coup d’État militaire en septembre 2002 précipitant la partition du pays et plongeant celui-ci dans une crise meurtrière pour le peuple ivoirien ». Quoi qu’il en soit, un procès contre Laurent Gbagbo serait hautement délicat. S’il est jugé en Côte d’Ivoire, ses partisans, ainsi que les victimes des exactions attribuées aux forces pro-Ouattara qu’on accuse d’avoir participé aux massacres, notamment à Duékoué, dans l’ouest du pays, ne manqueront pas de faire entendre leur voix. S’il est envoyé à la Cour pénale internationale de La Haye, son procès risque de connaître le même sort que celui d’Hissène Habré, l’ancien président tchadien.

Le Sénégal, où celui-ci s’était réfugié, s’est déclaré incompétent à l’extrader, après que de nombreux Africains eurent qualifié la tentative de le juger hors du continent d’interventionnisme néocolonial, au grand dam des victimes de ses exactions. Les mêmes voix ne manqueront pas de s’ajouter à celles des fidèles ivoiriens du président déchu, pour crier au complot international, un air déjà entendu lors de son éviction du pouvoir, en cas de son transfert aux Pays Bas. Enfin, si Laurent Gbagbo n’est pas jugé, ceux des Ivoiriens qui estiment être les victimes de sa gestion du pouvoir pourraient bien voir, dans ce geste d’apaisement d’Alassane Ouattara, une grande injustice.

Pour les membres de la délégation des Elders, le plus important, c’est que la nation ivoirienne panse ses plaies. « L’une des leçons que nous avons apprises en Afrique du Sud, c’est que la population doit avoir confiance dans le processus de réconciliation et se l’approprier. Les aspects négligés aujourd’hui seront des défis demain», a déclaré, mardi, Desmond Tutu. « Le succès du processus de vérité et de réconciliation passe par une vaste concertation, l’idéal étant que la commission soit approuvée par le parlement lui-même. C’est une bonne chose que le Président ait annoncé son intention de mettre en place une commission, mais nous l’exhortons à ne pas le faire dans la précipitation », a ajouté l’archevêque sud-africain. Un conseil de sage.