
Les chaînes ivoiriennes se disputent un marché publicitaire en pleine expansion, mais personne ne peut dire avec certitude qui regarde quoi. Depuis trois ans, le pays cherche un outil fiable de mesure d’audience et enchaîne les faux départs.
Pendant plus d’une décennie, la référence s’appelait Omedia. Implantée à Abidjan, Dakar et Bamako, cette structure rachetée par Ipsos en 2023 après avoir été filiale de Médiamétrie publiait des enquêtes déclaratives régulières sur la télévision et la radio. Son dispositif s’était peu à peu renforcé, passant de la seule capitale économique à cinq villes ivoiriennes, avec un échantillon de 2 000 personnes interrogées chaque trimestre.
Le 20 septembre 2024, la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle (HACA) a brutalement sifflé la fin de la partie. Le régulateur a sommé Omedia de cesser ses activités, motivant sa décision par le souhait des télévisions locales d’obtenir un outil « unique et consensuel », directement encadré par l’État plutôt que confié à un prestataire privé étranger.
Médiamétrie, puis Ipsos, puis Kantar puis Thinktank Media…
Pour prendre le relais, la HACA s’est tournée vers le cabinet britannique Kantar. Entre mai et juillet 2025, l’opérateur a mené deux vagues d’enquêtes appuyées sur un échantillon solide de plus de 4 500 sondés répartis dans six grandes agglomérations. La publication des premiers résultats en août 2025 laissait entrevoir une stabilisation. Mais l’accalmie a été de courte durée. Le 17 décembre 2025, la HACA rompait son contrat avec Kantar sans fournir d’explication détaillée aux acteurs du secteur, avant de lancer un nouvel appel à candidatures le 18 février 2026.
Le 11 mars 2026, le choix du régulateur s’est porté sur le cabinet local Thinktank Media, dont l’offre a été jugée la plus conforme au cahier des charges. Une convention a été signée dans la foulée le 30 mars. Mais cette attribution a aussitôt déclenché une vive contestation et Life TV est montée au créneau. La chaîne appartient à Fabrice Sawegnon, patron du groupe Voodoo, poids lourd de la communication en Afrique de l’Ouest et conseiller stratégique du président Alassane Ouattara depuis 2010, qui a publiquement remis en cause la décision de l’autorité de régulation.
Un retard non expliqué
Malgré ces tensions, la phase pilote a démarré en juin 2026 avec la formation des équipes du 15 au 19 juin, suivie du déploiement des enquêteurs dans six villes à partir du 22 juin. En ce début septembre, la presse ivoirienne s’interroge toujours sur les motifs du retard pris dans la restitution des données.
Ce chassé-croisé de trois années dépasse le simple enjeu technique de la collecte de données. Il illustre le dilemme auquel font face plusieurs régulateurs sur le continent pour que les acteurs nationaux se réapproprie une donnée stratégique autrefois contrôlée par des groupes français, au risque de fragiliser la continuité et la visibilité du marché. Chaque rupture contractuelle remet les compteurs à zéro pour des régies publicitaires et des annonceurs contraints de naviguer sans boussole. une situation qui ne favorise pas le développement du marché de la télévision africaine.




