Côte d’Ivoire : l’affaire des 50 milliards des collectivités met à l’épreuve les promesses anticorruption d’Abidjan


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corruption en Afrique
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Le ministère de l’Économie, des Finances et du Budget dément toute disparition de fonds destinés aux collectivités territoriales. Mais l’enquête de presse à l’origine de l’affaire, relayée par le maire de Tiassalé, continue de nourrir les soupçons. Et elle tombe au plus mauvais moment pour un pays qui revendique des progrès anticorruption tout en restant sous la surveillance du GAFI (Groupe d’Action Financière).

En Côte d’Ivoire, le mot « disparition » est juridiquement lourd. C’est précisément celui que le ministère de l’Économie, des Finances et du Budget a voulu écarter, au printemps, lorsqu’il a répondu aux informations faisant état d’un manque à gagner de 50 milliards FCFA dans les ressources destinées aux collectivités territoriales. Dans un communiqué diffusé le 27 mars 2026, le ministère a opposé un « démenti formel » à l’idée d’une disparition de fonds publics. Selon sa version, l’écart réel ne serait pas de 50 milliards, mais de 23,45 milliards FCFA sur les exercices 2024 et 2025, imputable à la seule différence entre les prévisions budgétaires et les recouvrements effectifs. Le ministère avance des taux de reversement de 93,71 % pour 2024 et de 95,51 % pour 2025.

L’explication n’a pas refermé le débat

L’accusation trouve son origine dans une enquête du journal satirique L’Éléphant Déchaîné, publiée le 18 mars 2026. Elle a ensuite été portée sur la place publique par le maire de Tiassalé, Assalé Tiémoko Antoine. Cet ancien député, débouté au contentieux des législatives de 2025 mais toujours à la tête de sa commune, affirme que 50 milliards FCFA devant revenir aux collectivités sont manquants. Cela représente 16 milliards au titre de 2024 et 34 milliards au titre de 2025. Dans une interview accordée en mars, il a traduit ce montant en équipements manquants pour les populations : écoles, centres de santé, points d’eau. « C’est 50 milliards qui manquent », a-t-il martelé.

Le ministère conteste le chiffre et la qualification. Mais le sujet touche un nerf sensible, celui du financement réel de la décentralisation.

Une controverse politique, bientôt une affaire judiciaire ?

À ce stade, aucun élément public consultable ne permet d’affirmer qu’une procédure pénale aurait été ouverte contre des responsables de l’administration des finances dans ce dossier précis. La prudence s’impose donc sur les qualifications.

Cette réserve posée, la controverse met au jour un problème de fond que le démenti ministériel n’épuise pas. Face aux taux de reversement avancés par le ministère, Assalé Tiémoko a produit ses propres calculs le 28 mars. Pour lui, sur une base de 208,61 milliards notifiés en 2024, les 93,71 % annoncés laisseraient un écart de 13,12 milliards ; sur 230,40 milliards en 2025, les 95,51 % officiels correspondraient à un manque de 10,34 milliards. Le maire pointe aussi le rejet de plusieurs mandats de paiement en janvier 2026, après la clôture de l’exercice, qui aurait contraint des collectivités à enregistrer des déficits. Autrement dit, la version technique du ministère évoquant des prévisions trop optimistes et un recouvrement insuffisant puis le calendrier de reversement, soulève elle-même des questions dès qu’on la confronte aux chiffres.

Or, les collectivités dépendent largement des transferts de l’État. Lorsque les élus locaux ne retrouvent pas les montants attendus dans leurs budgets, l’argument comptable peine à dissiper le soupçon. Dans un climat de méfiance envers les circuits centraux de décision, l’écart entre ce qui est voté et ce qui est reversé se lit vite comme une captation.

La Cour des comptes pointe des fragilités de procédure

Le débat intervient alors que la Cour des comptes ivoirienne a formulé plusieurs recommandations sur l’exécution du budget 2024. La juridiction financière demande notamment au ministre des Finances de recourir à une loi de finances rectificative ou à des décrets d’avance pour certaines ouvertures de crédits. Il demande aussi de veiller à la cohérence des données transmises et de présenter certaines dépenses conformément au code de transparence dans la gestion des finances publiques. Ces observations signalent, noir sur blanc, des zones de fragilité dans la chaîne budgétaire, précisément le type de failles où un écart de reversement peut prospérer sans qu’on puisse aisément le documenter.

Or le ministère piloté par Adama Coulibaly concentre les administrations les plus exposées aux risques de mauvaise gouvernance : Budget, Marchés publics, Impôts, Trésor, Douanes, gestion des financements, politique macroéconomique. En février 2026, les responsables de ces directions ont signé des lettres d’engagement sur la performance. Le gouvernement veut y voir la preuve d’un pilotage resserré mais on peut aussi y lire l’aveu que ces régies sensibles appellent une surveillance particulière.

L’enjeu est considérable. Le budget 2026 de l’État est évalué à 17 350,2 milliards FCFA, en hausse de 13,1 %. Plus les montants grossissent, plus l’exigence de traçabilité devient pressante.

Abidjan affiche sa riposte anticorruption

Depuis plusieurs mois, les autorités multiplient les signaux en matière de lutte anticorruption. Le 22 juillet 2026, à Abuja, devant la première Conférence de Leadership de Mi-Année du Réseau des institutions nationales de lutte contre la corruption en Afrique de l’Ouest (RINLCAO), le président de la Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance (HABG), Épiphane Zoro Bi Ballo, a présenté le bilan de son institution avec 10 858 assujettis identifiés pour la déclaration de patrimoine et 9 844 déclarations reçues au 31 décembre 2025 (soit un taux de conformité de 90,66 %).

451 saisines enregistrées en 2025, dont 303 liées à la corruption d’agents publics, représentant 67 % des dossiers traités. Enfin, 40 procès-verbaux d’enquête achevés et 37 personnes interpellées. Le même bilan relève un bond des signalements qui sont passés de 132 plaintes par an en moyenne entre 2014 et 2022 à 450 saisines annuelles sur 2023-2025.

Le Pôle pénal économique et financier monte en puissance

Le 10 juin 2026, son procureur, Jean-Claude Aboya, a fait état de plus de 1 000 dossiers de blanchiment ouverts, en s’appuyant sur le mécanisme de blanchiment autonome introduit par l’ordonnance de 2023, qui permet de poursuivre sans attendre qu’une infraction d’origine soit établie. Ces chiffres ne visent pas le dossier des collectivités. Mais ils rappellent que la criminalité économique est censée être une priorité affichée de l’État, ce qui rend d’autant plus visible l’absence de suite judiciaire sur les 50 milliards.

Cette offensive répond aussi à une contrainte internationale. Malgré les progrès reconnus par le GAFI, la Côte d’Ivoire figurait toujours, après la plénière du 15 au 19 juin 2026, sur la liste grise des juridictions sous surveillance renforcée en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, où elle est inscrite depuis octobre 2024. Une visite sur place doit précéder une possible décision de sortie en octobre 2026.

Le vrai risque : l’érosion de la confiance

L’affaire des 50 milliards résume le paradoxe ivoirien, celui d’un État qui se veut réformateur, se dote d’outils anticorruption toujours plus visibles, mais reste rattrapé par la défiance dès que l’argent public redescend vers les territoires. Un État, aussi, qui répond par un communiqué là où les élus locaux réclament un audit contradictoire, ligne par ligne.

Pour le gouvernement, l’urgence n’est pas de répéter qu’aucun fonds n’a disparu. Elle est de rendre lisible, commune par commune, région par région, ce qui a été prévu, ce qui a été recouvré et ce qui a effectivement été reversé. En matière budgétaire, la transparence ne consiste pas à publier des chiffres. Elle consiste à permettre à chaque citoyen de les suivre jusqu’au dernier bénéficiaire.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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