Côte d’Ivoire : « Appelez-moi Drogba ! » Le footballeur est devenu une appellation d’origine incontrôlée

En Côte d’Ivoire, Didier Drogba n’est pas un Dieu, mais presque. Les supporters de ce talentueux footballeur ont baptisé une bière de son nom. Des parents mordus du jeu de jambes de l’attaquant de Chelsea (Angleterre) veulent, quant à eux, appeler leur progéniture comme lui…

Drogba n’est pas une marque. Enfin pas encore officiellement. Des Ivoiriens fans de Didier Drogba, l’attaquant de Chelsea (Angleterre), redoublent d’imagination pour témoigner leur admiration à leur talentueux compatriote. Suivre ses exploits sur le petit écran ou sur un terrain, porter le maillot où est imprimé son nom, coller des autocollants sur sa voiture et le chanter n’est plus assez. Ce qui explique que certains ont gratifié une bière de son nom, alors que d’autres démarchent pour que leur progéniture soit enregistrée à l’Etat civil avec le prénom Didier Drogba. Si juridiquement cela ne semble pas poser de problème, des responsables municipaux préfèrent débouter les demandeurs pour ne pas s’exposer à des poursuites.

Une bière « puissante »…

Cela fait quelques mois que les supporters de l’ancien sociétaire de l’Olympique de Marseille boivent « Drogba » ou « Drogbacité ». Commandez-là dans un bar ou un maquis au serveur et il saura quoi vous rapporter : une bière blonde dont le vrai nom est Bock. Pourquoi l’avoir ainsi baptisée ? « Parce que la bouteille fait un litre, contrairement aux autres bières, et qu’elle est robuste, comme Didier Drogba », raconte Charles, 25 ans. D’aucuns la qualifient également de « forte », « puissante », « costaud », faite pour les « baroudeurs » et les « champions ».

Vendue entre 500 et 600 FCFA (un peu moins d’un euro) contre presque la même chose pour une 33 cl, la « Drogba » connaît un succès retentissant chez les jeunes. « Surtout à Yopougon et Abobo (quartiers d’Abidjan, ndlr), où ils sont nombreux et où il y a beaucoup de maquis. Certains d’entre eux se sont d’ailleurs baptisés ‘Drogba’ ou ‘Drogbacité’ », précise Alain, gérant d’un restaurant de la capitale économique. Rien d’officiel toutefois. « Il existe dans les quartiers des maquis qui se dénomment ainsi. A Yopougon notamment, où Didier Drogba compte de nombreux adeptes. Mais aucun d’eux n’est officiel », explique-t-on à la Chambre de commerce et de l’industrie d’Abidjan.

… qui se vend plus

Ce n’est pas toujours par amour du footballeur ivoirien que l’on commande une « Drogba ». « La ‘Drogba’ n’a rien de spécial. En fait, je la bois parce que j’ai l’habitude de le faire. Son avantage est que, comme elle contient un litre, je peux la partager avec des amis week-end et les jours de fête. Ça permet de faire des économies », souligne Charles. D’autres l’achètent au cours d’une soirée, sachant que la même bouteille leur permettra de boire au moins trois verres sans avoir à débourser.

Faire des économies. C’est comme cela que les producteurs de la bière justifient le regain d’intérêt pour la Bock, dont les ventes étaient assez mal au point. « Ce n’est pas le fait que les supporters appellent la Bock ‘Drogba’ que les ventes ont augmenté. Cette évolution est liée au coût, pas à la mode. C’est à cause de la crise que traverse le pays et qui pousse les gens à faire des économies. Ils ne regardent plus le rapport qualité prix, mais quantité prix. Surnommer la bière ‘Drogba’ est juste un palliatif pour donner plus de piquant à la consommation de cette bière bon marché », assure Lucien Siendi, responsable de la publicité terrain de la Société des limonaderies et brasseries d’Afrique (Solibra).

Certains indiquent de leur côté que le nouveau baptême de la Bock a permis à la société d’avoir de nouveaux clients. « A une époque, une rumeur circulait à ce sujet. Elle disait que la Solibra devrait payer Didier Drogba à cause de la hausse des ventes », se souvient Alain. Mais il n’en sera rien, puisque la société affirme ne pas vouloir retirer l’étiquette « Bock » pour placer celle de « Drogba » à la place.

« Vous ne pouvez pas appeler votre enfant Drogba »

Une autre mode est en marche : celle de demander à sa mairie d’enregistrer sa progéniture sous le nom de Didier Drogba. Pourquoi pas ? En juillet 2003, Afrik revenait en effet sur le fait que dans certains pays d’Afrique, des enfants sont appelés « Paul Biya, Sassou, Mobutu ou Jacques Chirac ». En Côte d’Ivoire, il semble que la démarche à appliquer ne permette pas facilement cela. « Beaucoup de gens viennent me voir pour savoir s’ils peuvent donner comme prénom à leur enfant Didier Drogba. Je leur dis que ce n’est pas possible, alors ils se rabattent sur Didier et appellent parfois leur enfant Drogba à la maison. Les parents sont très déçus quand le leur dis que je ne peux pas accéder à leur demande. Mais on ne sait jamais : si Didier Drogba veut porter plainte… », confie Michel Banhoura, agent de bureau chargé de la déclaration des naissances à la mairie de Koumassi (quartier d’Abidjan).

A la mairie de Yopougon, on reçoit aussi des demandes de parents. Beaucoup. « Nous n’acceptons pas leur requête si c’est pour les deux noms Didier et Drogba. Car au moins l’un des deux parents doit être originaire de la région Centre-Ouest pour que ce soit possible, car c’est de là dont le joueur est originaire », explique Abel Gueï, rédacteur au département Etat civil de cette mairie. Une responsable du parquet d’Abidjan explique pour sa part : « En principe, les parents peuvent donner à leur enfant le nom qui figure sur le registre de mairie ou sur le calendrier. Et chez nous, Drogba peut à la fois être un nom et un prénom, alors si des parents veulent appeler leur enfant Didier Drogba, rien ne les en empêche dans notre loi relative à l’Etat civil. Maintenant, si l’intéressé veut protéger son nom, c’est autre chose ». Cette source précise que « si le prénom qu’on veut donner sort de l’ordinaire, c’est au procureur de trancher ». « Pour le moment, nous n’avons jamais eu écho d’un tel cas. » Alors droit ou pas droit d’appeler son enfant Drogba ? C’est toujours le flou footballistique.