Congo, terre de sang

La mort de Laurent Désiré Kabila n’est pas seulement la mauvaise surprise qui, survenant à la veille de l’anniversaire de l’assassinat de Lumumba, et du Sommet France-Afrique de Yaoundé, oblige tous les chefs d’Etat invités à regarder en face l’un des drames les plus sanglants et les moins justifiables de l’actualité africaine, la guerre qui vide de leurs forces, pour le partage du Congo, tous les pays voisins de cette terre magnifique.

Le Sommet partait vers d’autres réflexions, il avait l’ambition de mobiliser les énergies pour tourner l’Afrique vers les nouvelles technologies et les enjeux d’une mondialisation qui ne doit pas laisser le continent noir sur le bord du chemin. Mais l’assassinat de Kabila remet les choses en place : les problèmes à résoudre sont plus immédiatement politiques. Avant de songer à faire des africains des surfeurs du globe numérique et des citoyens du monde, il faut commencer par les aider à devenir citoyens sur leur propre terre, c’est-à-dire à disposer démocratiquement de leur destin.

Kabila, longtemps opposant, ne donna pas, pendant son règne, aussi court qu’il fut absolu, l’exemple d’une grande citoyenneté ou exigence démocratique. Népotisme, clanisme, autoritarisme furent les principes de son action. Encore faut-il se garder de juger trop vite le chef d’un Etat assiégé de toutes parts, et mordu par les bandes armées réfugiées, ou alliées, des pays voisins.

Le sort de Kabila révèle sans doute une seule chose : la légitimité du pouvoir est sa seule protection, et tout pouvoir qui n’a pas à son fondement le consentement démocratique court le risque d’être remis en cause par la violence. La Boétie, penseur politique précurseur au sein d’une France du seizième siècle déchirée par les factions féodales et les dissensions religieuses, avait théorisé cette fragilité du tyran. Celui qui s’impose par la seule force court éternellement le risque d’une aventure contraire.

Tant qu’un certain nombre de pays d’Afrique n’accéderont pas à une conception de la citoyenneté qui rejette l’arbitraire et la corruption pour n’accepter que la loi commune et le primat de l’intérêt général, ils ne connaîtront pas la paix, ni la sécurité, et ne parviendront pas à épouser la croissance rapide qui devrait être la leur au XXIème siècle. Le paradoxe est que cette leçon trouve à s’exprimer à Yaoundé, au Cameroun, pays lui-même champion de la corruption, et où il est trop souvent difficile de faire le départ entre civisme et incivisme. Or la citoyenneté, comme la démocratie, ne se partagent pas. Elles ne connaissent pas de demi-mesure. Elles sont, ou ne sont pas.