Congo : Mfumu Fylla Saint-Eudes sur la route du pouvoir

Journaliste congolais, et directeur de publication du magazine Vision pour demain, Mfumu Fylla Saint-Eudes a créé La Rena (La Renaissance nationale), un parti politique qu’il a présenté en octobre dernier à Brazzaville. De passage à Paris, il nous a accordé un entretien.

Critique vis-à-vis de l’action menée par le gouvernement congolais, Mfumu Fylla Saint-Eudes n’en respecte pas moins la personne du président Denis Sassou Nguesso. Pour lui, la situation économique et sociale du Congo pourrait être sensiblement améliorée sous sa mandature si ceux qu’il avait nommés aux affaires prenaient les problèmes à bras le corps. Ayant pour point de mire la présidentielle 2016, Mfumu Fylla Saint-Eudes, journaliste, ancien fonctionnaire international et professeur à l’université Mariem Ngouabi, entend mieux faire connaître sa personne, ses idées, et se constituer une véritable base militante grâce à La Rena, le parti qu’il vient de fonder.

Afrik.com : Pourquoi avez-vous décidé de créer La Rena, alors qu’il existe déjà plus d’une centaine de partis politiques au Congo ?

Mfumu Fylla Saint-Eudes :
L’existence de plusieurs partis au Congo relève d’un mythe. A la conférence nationale, dont le vingtième anniversaire sera célébré l’an prochain, chacun s’est senti une âme de politicien. A alors été créée une multitude de partis sans âme, sans base militante réelle. La majorité des partis aujourd’hui n’ont pas plus d’une dizaine de militants. Donc, sur l’idée qu’il y a beaucoup de partis, je m’inscris en faux. D’autre part, pour ce qui est des partis traditionnels, après cinquante ans d’indépendance il n’y pas une réflexion critique pour pouvoir amorcer le prochain cinquantenaire avec une nouvelle vision plus en phase avec l’évolution du Congo et du monde. Les Congolais attendent un nouveau regard, qui ne sera plus en déphasage avec la réalité. C’est pourquoi nous avons fondé La Rena, afin de créer une nouvelle dynamique. Les autres partis n’existent que pendant les confrontations électorales. Entre deux confrontations, c’est l’atonie. D’où l’impression d’une dictature du pouvoir, alors que souvent cela ne relève que de l’inactivité de l’opposition. Pour aller vers une démocratie saine et sereine, il faut sortir des conflits individuels et personnels qui ont toujours miné la politique dans notre pays. On ne construit pas un pays sur des crises récurrentes qui vous détournent de l’essentiel.

Afrik.com : De quels moyens disposez-vous pour diffuser votre message ?

Mfumu Fylla Saint-Eudes :
J’ai mon propre journal. Et il y a une presse écrite dynamique au Congo, avec, certes, ses limites, mais qui a le mérite d’exister. Il y a aussi des télévisions. Vous savez, ce ne sont pas les moyens qui manquent, mais plutôt les hommes politiques qui ne s’engagent pas. Ils sont toujours en attente d’un strapontin ou d’un marocain. Ils en arrivent à s’auto-brider, parce qu’en point de mire ils ont un rêve d’ascension sociale qui passe par la proximité avec le pouvoir en place.

Afrik.com : En quoi êtes-vous différent de ces hommes politiques que vous critiquez ?

Mfumu Fylla Saint-Eudes :
Je ne suis pas dans l’opposition ni dans le conglomérat des partis qui soutiennent le président de la République, Denis Sassou Nguesso, sous le nom de RMP (Rassemblement de la majorité présidentielle). Je soutiens l’action du président de République intuitu personæ. Le 14 août 2009, le président avait fait un discours presque d’auto-flagellation, en reconnaissant que le pays avait des problèmes, que l’équipe actuelle avait des lacunes et qu’il fallait lutter pour imposer de nouvelles valeurs. J’ai beaucoup critiqué l’action du gouvernement jusqu’en 2007. Mais j’ai été rasséréné quand j’ai entendu le président le critiquer plus encore que je ne l’avais fait… Je ne me situe pas dans une opposition stérile comme celle des partis d’opposition depuis cinquante ans. D’autre part, je ne cherche pas à faire une carrière politique. J’ai une profession, celle de journaliste. Je n’ai pas de plan de carrière, en dehors de la prise du pouvoir quand il sera vacant. Mais pour l’instant, il n’est pas vacant. Donc pour le moment, il faut construire le pays. En tant que journaliste, j’ai parlé mais mes paroles n’ont pas eu d’écho. Maintenant, avec mon parti, on m’entend. La Rena est un moyen de pression, parce qu’avec lui je disposerai d’une base militante et d’une légitimité populaire qui me permettra d’être pris en considération.

Afrik.com : Quels sont, selon vous, les secteurs auxquels il faudrait s’atteler en priorité pour faire progresser le Congo ?

Mfumu Fylla Saint-Eudes :
D’abord la santé, ensuite l’éducation. Il faudrait qu’il y ait la volonté politique d’accorder un pourcentage plus important du budget à ces deux domaines. Ils occupent une part dérisoire dans le budget actuel. Il faut assurer le développement de ces deux secteurs fondamentaux, et que les résultats soient importants et visibles. Il faut que la population puisse voir les changements. Pour obtenir des résultats, il est donc nécessaire de revaloriser les fonctions enseignantes et médicales. Depuis quelques années, Denis Sassou Nguesso développe les infrastructures du Congo – les routes, les bâtiments –, l’agriculture. L’accent doit être mis sur la santé et l’éducation. L’éducation est dans une situation désastreuse. J’ai été professeur d’université pendant vingt ans, jusqu’en 2004. J’ai vu comment le niveau des étudiants baissait. Il faut réarmer les élèves dès leur formation initiale, et ensuite leur dispenser de bonnes formations qualifiantes en rapport avec le développement des secteurs industriel et tertiaire du pays.

Afrik.com : Sur le plan financier, comment parviendrez-vous à faire vivre votre parti ?

Mfumu Fylla Saint-Eudes :
La loi est claire à ce sujet. Les ressources à notre disposition seront les cotisations des membres, les dons et legs des bienfaiteurs, comme dans tous les pays du monde.

Afrik.com : Au sujet de l’affaire des « biens mal acquis ». La Cour de cassation française a autorisé la justice, le mois dernier, à ouvrir une enquête visant les présidents Denis Sassou Nguesso, Teodoro Obiang Nguema, feu Omar Bongo, ainsi que leurs proches. Qu’en pensez-vous ?

Mfumu Fylla Saint-Eudes :
C’est une ingérence intolérable. Les pays africains ne se le permettraient pas vis-à-vis des Occidentaux sur la crise des subprime, alors qu’il y aurait beaucoup à dire sur le renflouement de leurs économies avec l’argent du contribuable. Or, rappelez-vous, dans les années 80, la Banque mondiale et le FMI avaient demandé aux Etats africains, à travers le PAS (Plan d’ajustement structurel), de se départir de leur participation dans l’économie. Trente ans plus tard, l’on s’est aperçu que cette théorie était fausse quand les Etats occidentaux ont dû renflouer leurs économies. Mais aucun pays africain n’a critiqué, nous avons compati, car une économie en perdition ne peut ne pas être secourue. Donc, l’action menée contre le président de la République congolaise est une ingérence intolérable. Et je suis surpris que certains compatriotes déclarent que l’affaire des biens mal acquis relève de la sphère privée. Oui, le président est attaqué sur un plan personnel, mais il dispose de l’immunité diplomatique et de par la fonction qu’il occupe, cela en fait une affaire politique.

Afrik.com : Le président Denis Sassou Nguesso est au pouvoir depuis de nombreuses années déjà, et le Congo connaît de nombreuses carences sur les plans économique et social. Pensez-vous que les Congolais peuvent lui faire confiance pour initier les changements que vous évoquez ?

Mfumu Fylla Saint-Eudes :
Oui, on peut lui faire confiance. Je crois que depuis qu’il est revenu au pouvoir, après la guerre, à la faveur d’une constitution présidentialiste c’est lui qui est l’alpha et l’oméga de l’action politique au Congo. Mais le président Denis Sassou Nguesso a toujours fait la différence entre lui le gouvernement. Il considère que, quand il a donné une feuille de route au gouvernement, c’est à ce dernier de la mettre en musique. Et il s’en est souvent désolidarisé lorsqu’il n’a pas été satisfait. C’est lui qui, en 1998, a dit aux journalistes : « Critiquez le gouvernement ! » Donc, dans sa tête, il y a une dichotomie entre le président qui a une vision politique et le gouvernement qui est chargé de l’appliquer. Il est aussi vrai que le président a toujours eu un rapport particulier avec le temps. Il s’est toujours donné le temps, il n’agit jamais dans la précipitation.

Afrik.com : Participerez-vous aux prochaines échéances électorales ?

Mfumu Fylla Saint-Eudes :
La Rena sera présente à toutes les consultations électorales en 2012, les législatives et les municipales. Nous aurons des candidats sur tout le territoire. Je ne serai pas forcément candidat. Mais, sans forfanterie, nous pouvons dire que le président de La Rena se réserve pour la présidentielle de 2016, quand le pouvoir sera vacant. Je suis sur la route du pouvoir.