Compter les « Noirs » de France, absurde ou nécessaire ?

Le quotidien Le Parisien publiait, mercredi, la première étude statistique sur les Noirs de France, commandée par le CRAN à l’institut de sondage TNS-Sofres. Une démarche qui suscite des avis partagés chez les Français d’origines africaine et antillaise vivant dans l’Hexagone. Parmi eux, Calixthe Beyala, Carole Da Silva, Dogad Dogoui, Claude Ribbe, Serge Romana, des personnalités et des responsables associatifs dont Afrik.com a recueilli les réactions.

Le sondage commandé par le Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN) à TNS-Sofres affirme qu’il y a, dans l’Hexagone, un peu moins de 2 millions de Noirs en âge de voter et que 56% d’entre eux s’estiment victimes de discriminations. Pour Patrick Lozès, président du CRAN, l’objectif de cette enquête est de « compter pour pouvoir compter », d’évaluer les discriminations afin de mieux lutter contre elles. Afrik.com a demandé à cinq personnalités et responsables associatifs français, originaires des Antilles et d’Afrique, quelle a été leur première réaction lorsqu’ils ont pris connaissance de ce sondage.

Serge Romana, généticien, président du CM98

« Ce sondage me pose un problème sur le plan méthodologique. Quelle est la cible ? J’aimerais savoir, par exemple, si les Tamouls qui ont la peau noire font partie de cette étude. Qui ont-ils interrogé précisément ? D’autre part, ils ont questionné des personnes en Métropole et aux Antilles où les problématiques ne sont pas les mêmes et où l’homogénéité de la population est différente, ce qui renforce mes appréhensions sur la question de la méthode. D’autre part, je pense que ce sondage est très superficiel. Car ceux qu’il intègre dans la population « noire » ont des vécus très différents, en particulier face à la question du travail. Entre, par exemple, le sans-papier africain et l’Antillais venu par le BUMIDOM* auquel l’Etat a donné du travail dès son arrivée, il n’y a guère de comparaison possible. Les mettre sur le même plan contribue à diluer les difficultés aiguës du premier dans un problème beaucoup plus vaste. »

(*) Bureau de migration des départements d’Outre-mer

Dogad Dogoui, entrepreneur, président du Club Africagora

« Nous avons adressé nos félicitations au CRAN pour avoir commandé cette étude à la Sofres. On ne peut pas apporter de problèmes aux discriminations raciales si on ne compte pas. Si on ne dit pas qu’être noir est un problème pour la moitié d’entre nous, la puissance publique ne pourra rien rectifier. C’est ce que nous avons dit à la dernière audition de la CNIL*, le 25 janvier dernier, et c’est ce que nous répéterons à la prochaine réunion de travail où elle a convoqué quelques associations à débattre sur la faisabilité des statistiques ethniques. Nous sommes contre le statu-quo. L’enquête, autorisée par la HALDE** et la CNIL n’est pas hors la loi. Elle nous donne des éléments pour avancer vers la fin de la discrimination. »

(*) Commission nationale de l’informatique et des libertés

(**) Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité

Claude Ribbe, écrivain, président du Collectif DOM

« Je suis choqué de voir que le critère de la race peut servir à un sondage, alors que la prise en compte des critères raciaux est contraire aux principes de la République. Ce sondage, qui ne nous apprend rien, cherche à démontrer qu’il y a une communauté noire en France alors qu’il n’y en a pas. On comprend bien quel est l’objectif du CRAN. Il voudrait être le représentant des « Noirs » de France. Mais est-il seulement le représentant des afro-français ? Vous savez, il y a des gens, au sein même du CRAN, qui s’interrogent sur l’origine des financements de l’association et les motivations réelles de ses dirigeants. Un sondage coûte très cher. Où la direction a-t-elle pris l’argent ? D’autre part, ce sondage n’est-il pas de nature à faire progresser, de façon consciente, l’extrême droite en France ? La démarche de Patrick Lozès, on la connaît. Il veut du pouvoir, de l’argent. On peut lui pardonner, c’est humain. Mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’il instrumentalise des revendications sérieuses. Malheureusement pour lui, il y a un autre sondage, officiel, qui paraîtra en mars, et qui montre qu’il n’y a pas de communauté noire en France. »

Calixthe Beyala, écrivain, fondatrice et ex-présidente du Collectif Egalité

« Ce sondage me semble faux. 2 millions de Noirs en France en âge de voter, ça ne me paraît pas juste. Il y avait déjà 1,75 millions d’afro-français en âge de voter en 2002, sans compter les Antillais. Patrick Lozès fait des sondages, il veut représenter les Noirs de France, mais encore faut-il qu’il ait des troupes. C’est beau d’être dans les médias, mais les médias ne font pas le travail de terrain. On est 60, et on dit qu’on représente les Noirs de France ? C’est vrai qu’il faut « compter pour compter », mais il faut aussi travailler sur le terrain pour compter. D’autre part, quand ce sondage dit que 56% des Noirs s’estiment discriminés, je pense que c’est un chiffre inférieur à la réalité, et je me demande quels critères ont été utilisés. La notion de classe sociale est très importante. Plus l’on s’adresse à des individus d’un milieu défavorisé et plus le sentiment de discrimination augmente. »

Carole Da Silva, ingénieure de projet, directrice-fondatrice de l’AFIP

« Moi, je suis pour les statistiques ethniques. Au sein du HCI*, dont je suis membre, cette question a fait débat. Nous avons trouvé un consensus : il est important de connaître la diversité de la société française, mais il ne faut pas catégoriser de races ; les éléments existants aujourd’hui (lieu de naissance de l’individu, de ses parents, de ses grands-parents) suffisent. Cependant, je pense, personnellement, qu’il est indispensable qu’on ait une visibilité des différentes composantes de la société française. Quand on est français, on peut être noir, sans être un problème pour la République. Le fait que, depuis quelques années, la parole ce soit libérée a perturbé beaucoup de monde en France. Le complexe que pouvaient avoir certains Noirs s’est atténué et permet que les choses soient dites. C’est un mouvement qui se met en place et dont on ne doit pas avoir peur. Je peux comprendre que le comptage ethnique puisse inquiéter. Il nécessite du doigté et des précautions pour que les données récoltées ne soient pas utilisées à mauvais escient. Mais nous aurons des difficultés à avancer si l’on ne fait pas un état des lieux. La question noire ramène à très loin, et donc elle réveille de vieux démons. »

(*) Haut conseil à l’intégration