Comores : l’impasse politique, coûteuse, fait craindre une action militaire

La tension monte à mesure que s’aggrave la crise politique qui oppose l’Union des Comores à Anjouan, l’une des îles semi-autonomes de l’archipel. L’impasse fait craindre une possible opération militaire et retarde l’octroi d’une aide internationale essentielle au développement du pays. Les élections locales qui ont eu lieu sur chaque île en juin ont déclenché de nouvelles hostilités entre Anjouan et les deux autres îles de l’archipel, la Grande Comore et Mohéli.

Le système électoral complexe de l’Union a été négocié en 2001 par l’Organisation de l’unité africaine (OUA), après la sécession de Mohéli et d’Anjouan par rapport à la Grande Comore, en 1997. Ce système prévoit que chacune des trois îles semi-autonomes ait son propre gouvernement et son propre président, et se voie confier à tour de rôle la présidence de l’Union.

Le premier tour des élections actuelles a eu lieu le 10 juin sur deux des trois îles – la Grande Comore et Mohéli – mais l’Union africaine (UA) – qui a succédé à l’OUA – et le gouvernement de l’Union ont reporté le scrutin sur Anjouan au 17 juin, à la suite d’intimidations, survenues pendant la période précédant le vote, et de manifestations de violence qui ont coûté la vie à deux soldats.

« Les élections sur Anjouan [tenues le 10 juin malgré le report] ont été déclarées caduques par l’Union africaine et la Cour constitutionnelle des Comores », a expliqué à IRIN Francisco Madeira, l’envoyé spécial de l’UA.

Président dissident

Ayant achevé son mandat de cinq ans, Mohamed Bacar, 45 ans, élu président d’Anjouan en 2002, a été prié par la Cour constitutionnelle de se retirer, et a nommé un président par intérim à la tête du gouvernement local jusqu’aux élections.
Anjouan compte quelque 200 000 habitants.

Mais M. Bacar a refusé de se retirer, a imprimé ses propres bulletins de vote et a procédé aux élections, en dépit d’une déclaration de l’Union africaine (UA) et du gouvernement de l’Union invalidant par avance le scrutin d’Anjouan. Depuis lors, M. Bacar revendique une victoire écrasante, avec 90 pour cent des voix.

Les efforts déployés par la communauté internationale, et notamment l’UA, en vue de résoudre la crise ont jusqu’ici été infructueux et les appels lancés en faveur de nouvelles élections, approuvées par le gouvernement de l’Union, ont été rejetés par M. Bacar.

Selon un document émis par des responsables anjouanais en réponse aux « conclusions » de la rencontre ministérielle organisée par l’UA le 9 juillet, à Pretoria, en Afrique du Sud, pour débattre de la crise des Comores, « de [nouvelles] élections ne sont pas nécessaires car elles ont déjà eu lieu ».

En lieu et place de nouvelles élections supervisées par la communauté internationale, ce document appelle à la mise en place d’un comité pour revoir la constitution de 2001 et les dispositions institutionnelles fédérales prévues par celle-ci, sans doute en vue d’assurer à l’île plus d’autonomie, soit une « quasi-indépendance », pour reprendre les termes employés par une source diplomatique locale.

« Selon M. Bacar, le président [de l’Union] Sambi a violé la constitution de pas moins de 20 [façons], et notamment en organisant des élections sur deux îles au lieu de trois », a expliqué la source.

Ahmed Abdallah Sambi, originaire d’Anjouan, est devenu président de l’Union à la suite d’une victoire écrasante, remportée en 2006. Dans une déclaration, l’UA et la communauté internationale ont qualifié la réaction de M. Bacar « d’inacceptable et tendancieuse ». M. Bacar, quant à lui, a tenté de discréditer M. Madeira, l’envoyé spécial de l’UA, en remettant en question son professionnalisme, son intégrité et sa neutralité au plan personnel.

Selon certains observateurs, M. Bacar tente ainsi de discréditer le point de vue adopté par l’UA et la communauté internationale. M. Bacar « m’a pris pour cible. C’est moi qui traite avec lui », a noté M. Madeira.

Déséquilibre des forces militaires – une intervention évitable

M. Bacar, ancien chef de la police d’Anjouan qui a participé au coup d’Etat militaire de 2001 avant d’être élu à la présidence de l’île l’année suivante, jouirait d’une « loyauté à 100 pour cent » de la part des quelques centaines de gendarmes de l’île ; outre l’arsenal d’armes lourdes dont ceux-ci sont dotés, l’île dispose également d’une milice armée composée, dit-on, de quelque 500 hommes.

L’investissement de M. Bacar dans le pouvoir militaire a creusé un écart entre les forces militaires de l’île et celles de l’Union ; de plus, son frère cadet, Abdou, dirige les forces de sécurité d’Anjouan.

« La population [d’Anjouan] prend la situation très au sérieux ; les [gens] craignent que la résistance continue [du gouvernement local] n’aboutisse à une forme de violence ou une autre », a commenté M. Madeira.

Certains observateurs ont fait état de barrages routiers et d’une présence militaire particulièrement ostensible sur l’ensemble de l’île, et la montée des tensions incite les habitants à partir.

Selon le gouvernement de l’Union, au cours des deux derniers mois, 600 Anjouanais ont fui à Mohéli, et la Grande Comore en a accueilli 2 000. « Les Nations Unies tiennent à ce que ces mouvements de population ne se transforment pas en un grave problème de déplacement. Nous surveillons la situation et interviendrons, si néc1essaire, au moment approprié pour aider à la fois les déplacés et les communautés d’accueil », a assuré Opia Kumah, Coordinateur résident des Nations Unies aux Comores.

« L’intervention militaire est une option envisagée ; en revanche, tout le monde tente de persuader M. Bacar d’organiser de nouvelles élections », a ajouté une source diplomatique. Tous les membres de la famille élargie du président Sambi ont été évacués d’Anjouan.

Entrave au développement

« Cette crise a mis le développement des Comores en attente. Les gens s’inquiètent de l’impact qu’elle a sur les décisions du FMI [Fonds monétaire international], de la BAD [Banque africaine de développement] et de la Banque mondiale », a indiqué M. Kumah à IRIN.

« Une rencontre du Club de Paris, organisée par la BAD en vue de faire annuler la dette des Comores, devait avoir lieu à la mi-juillet ; elle a été reportée à septembre en raison de la crise électorale à Anjouan. Si le conflit n’est pas résolu rapidement, la rencontre de septembre pourrait également être compromise », a-t-il averti.

« L’annulation de la dette par la BAD est une condition requise pour engager des négociations avec le FMI en vue de faire accéder les Comores au programme en faveur des PPTE [Pays pauvres très endettés]. Et Dieu sait si le pays a besoin de cette aubaine-là », a ajouté M. Kumah. Soumise à diverses conditions, et notamment la stabilité politique, l’initiative en faveur des PPTE vise à réduire la charge de la dette extérieure des pays les plus pauvres du monde.

Les Comores occupent la 132e place sur 177 à l’Indice de développement humain du Programme des Nations Unies pour le développement. Selon M. Kumah, l’aide bilatérale, indispensable au pays, diminue tandis que les divers bailleurs de fonds attendent la résolution de la crise d’Anjouan.

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