Claudy Siar : « La France doit être désormais présentée comme un archipel »

Aider les Français originaires d’Outre-mer en situation précaire, lutter contre les préjugés et les discriminations dont souffre sa communauté, favoriser la diffusion de la culture ultramarine, telles sont les principales missions dont a la charge Claudy Siar, nommé le 29 mars dernier délégué interministériel à l’égalité des chances des Français d’Outre-mer résidant dans l’Hexagone. Une nomination qui a suscité bien des commentaires.

Français de parents guadeloupéens, se définissant lui-même comme un Africain de la Caraïbe qui a grandi dans un petit village de Haute-Provence, Claudy Siar, 46 ans, est depuis de longues années engagé contre le racisme, la xénophobie et les discriminations. Homme de média, il est à la tête de la radio Tropiques FM depuis 2007 et a été l’animateur-producteur de l’émission Couleurs Tropicales sur Radio France Internationale de 1995 à 2011. Le mois dernier, pour assumer ses nouvelles fonctions auprès du gouvernement, il y a passé le relai à Ephrem Youkpo. Ayant souvent eu la dent dure contre la politique du président Nicolas Sarkozy et de ses ministres, sa nomination au poste de délégué interministériel à l’égalité des chances des Français d’Outre-mer résidant dans l’Hexagone, à la place de Patrick Karam démissionnaire[[L’ancien président du collectifDom a remis sa démission le 6 janvier au président Sarkozy, après avoir refusé de participer à son déplacement aux Antilles, se plaignant d’avoir été écarté des suites des états généraux de l’outre-mer de 2009 et de la préparation de l’année des Outre-mer en 2011.]], a engendré moult interrogations et critiques. Mais il la considère comme un prolongement de ses engagements passés. Il nous a accordé un entretien.

Afrik.com: Pourquoi avez-vous accepté la fonction de délégué interministériel à l’égalité des chances des Français d’Outre-mer résidant dans l’Hexagone ?

Claudy Siar:
J’ai mis deux mois avant d’accepter ce poste. Parce que c’était compliqué pour moi. D’abord, parce que je ne suis pas un politique. J’avais le sentiment que la mission à accomplir serait difficile pour moi qui ne suis pas rompu aux arcanes de la haute administration. Et puis, je me suis retrouvé face à des hommes politiques qui m’ont dit: « Mais tu es un homme engagé, tu t’es toujours battu, et tu as maintenant la possibilité de prendre des décisions à un moment de l’histoire de France et du mandat présidentiel où tu pourras agir… » Alors j’ai étudié la feuille de route, constitué une équipe et fini par accepter. Ce qui veut dire que je suis obligé d’oublier ma petite personne, que je me mets en danger. Mais qu’importent les coups, je sais ce que je dois faire, je dois y aller.

Afrik.com : Votre arrivée à ce poste fait-il suite à un accord que vous auriez passé avec Nicolas Sarkozy pour le soutenir dans la campagne présidentielle de 2012 ?

Claudy Siar:
Je ne suis encarté dans aucun parti. Je ne me suis engagé pour personne dans la campagne présidentielle. Je suis juste quelqu’un d’engagé contre les discriminations, toutes les discriminations quels que soient celles et ceux qui les subissent. Ces questions-là transcendent les partis politiques. Je ne suis pas secrétaire d’Etat, je ne suis pas ministre, je suis plus dans le rôle d’un haut fonctionnaire, qui ne représente aucun parti politique. J’ai lu ici et là d’énormes conneries tendant à me faire passer pour un jospiniste sous Jospin, un chiraquien sous Chirac, et un Sarkozyste sous Sarkozy. Certains ont dit que j’ai été recruté – et c’est le terme qu’ils ont employé – parce que j’ai une radio et qu’elle servira à Nicolas Sarkozy pendant sa campagne. C’est une injure faite à moi-même et à la communauté d’Outre-mer. Comme si les Français originaires d’Outre-mer n’étaient pas capables de choisir eux-mêmes leur candidat ! Moi, je me suis engagé dans cette mission seulement pour réaliser des actions fortes, pérennes, redonner de l’égalité à ceux qui en sont privés. C’est là ma mission. Je n’ai pas de parti politique. Il faut que certains arrêtent, sortent des dogmes politiciens et regardent leur situation. Qu’ils se demandent à quel moment ils ont obtenu des avancées sur leurs conditions. Quand j’étais un jeune adulte, j’étais pour la gauche. Car, pour moi, c’était seulement elle qui pouvait améliorer notre situation. Quand le 23 avril 1993, j’ai organisé la Marche des nègres marrons, la première marche pour commémorer l’abolition de l’esclavage dans l’Hexagone, j’espérais obtenir du pouvoir la reconnaissance de ce passé et attirer son attention sur les discriminations dont nous étions victimes dans ce pays… Mitterrand était au pouvoir, on n’a rien obtenu. Deux ans plus tôt, le 21 septembre 1991, j’ai organisé une manifestation devant France Télévision, après que Charles Trenet a tenu des propos insultants vis à vis des Noirs, et ce contre l’avis de ma communauté qui ne voulait pas faire de bruit. Ca a tout de même permis à certains de prendre conscience qu’il ne fallait plus avoir peur de revendiquer. Avec la droite, j’ai toujours eu des confrontations, mais en sont nés des débats d’où sont sortis des résultats. J’ai donc cessé de dire qu’à gauche il y a les bons, et à droite les mauvais. Nous vivons à une époque où il faut décloisonner, construire. La vision de Nelson Mandela doit être la nôtre maintenant. Le dialogue avec l’autre ne peut amener qu’à accepter une nation arc-en-ciel. Ceux qui pensent que je devais attendre la gauche pour faire ce travail doivent se rappeler que la gauche ne nous a jamais confié de telles missions. Si elle arrive au pouvoir, espérons qu’elle le fera. Moi, je veux être libre ! Nos ancêtres se sont trop battus pour la liberté.

Afrik.com: Vous avez eu des mots très durs contre la politique menée par Nicolas Sarkozy et son équipe. Au sujet de l’immigration, de l’identité nationale. Et maintenant, vous travaillez avec le gouvernement, ce qui vous vaut nombre de critiques…

Claudy Siar:
A travers ces attaques, on sent bien que les nôtres – ceux qui m’attaquent – sont enfermés dans leur « sarkophobie » et leur appartenance à des partis et des clivages politiques. Oui, j’ai critiqué l’identité nationale et je continuerai de critiquer ceux qui disent qu’il faut une origine, une couleur particulière pour être Français. Mais là où je suis d’accord avec le gouvernement, c’est qu’il faut une politique volontariste pour décider de l’avenir et des changements de statut des départements d’Outre-mer, décider des moyens qui permettront de réaliser ces changements. S’il y a un délégué à l’Outre-mer, c’est qu’il y a des problèmes. Est-ce qu’on va reprocher à Nicolas Sarkozy d’avoir conscience que les personnes originaires d’Outre-mer ont des problèmes en France ? Quel est le président de la Ve République qui a pris le plus de décisions pour l’Outre-mer ? J’ai été le premier à demander pourquoi le secrétariat d’Etat à l’Outre-mer ne revenait pas à quelqu’un de l’Outre-mer. Et au moment où pour la première fois quelqu’un originaire de ces régions devient ministre (Marie-Luce Penchard, ndlr), on est prêts à tous la flinguer. On a un problème! Il faut qu’on change, qu’on apprenne à décrypter la société française pour avancer. Moi, je suis là pour décloisonner, avancer, construire. Ca me blesse d’entendre et de lire des attaques sur moi. Mais ma petite personne n’est rien par rapport à ce qu’il est possible de faire pour aider, soutenir, faire progresser ma communauté. Et c’est ce gouvernement conservateur qui me dit : « Viens-nous aider à faire quelque chose ». Si ça ne marche pas, je partirai, j’ai un métier, je sais comment gagner ma vie. Au moment où Sarkozy est bas dans les sondages, j’accepte. Je suis critiqué, j’accepte. Pour le bien commun. De toute façon, je ne vois pas Nicolas Sarkozy comme le chef de l’UMP, mais comme le président de la République française. C’est une mission républicaine que j’ai acceptée d’assumer, pas partisane.

Afrik.com: Une partie de vos fans africains n’ont pas compris pourquoi vous abandonniez votre émission Couleurs tropicales sur RFI, très suivie sur le continent, et en plus pour travailler avec Nicolas Sarkozy dont les positions sont loin de faire l’unanimité en Afrique…

Claudy Siar:
Durant plusieurs années, les Antillais, les Guyanais, les Réunionnais m’ont reproché de ne m’engager que pour l’Afrique et d’oublier les peuples auxquels j’appartiens. C’est pour cela que je me suis engagé dans le combat pour Tropiques FM. C’est aussi pour cela que j’ai accepté ce poste. Pour apporter des solutions à leurs problèmes. Je pense que je leur devais ça. Il ne faut pas que mes frères africains voient le côté politicien des choses, mais ce que je fais pour les nôtres, sur le continent, et pour les descendants d’esclaves dans la diaspora. Il y a une phrase qui m’accompagne dans cette nouvelle mission : il est important que l’Afrique soit forte. Tous unis pour un même but, voilà notre force.

Afrik.com: En tant que délégué interministériel à l’égalité des chances des Français d’Outre-mer, quels sont vos objectifs ?

Claudy Siar:
On parle beaucoup d’insécurité aujourd’hui en France. Pour moi, la première insécurité est sociale, économique. Et notre communauté, celle de l’Outre-mer, qui n’est pas très argentée, subit de plein fouet cette dégradation économique. Avec une structure existante, la Case sociale, autour de laquelle viendront travailler d’autres associations, nous allons resocialiser des personnes en rupture avec la société, leur fournir une adresse, des repas, un logement… On aime parler chez nous de solidarité. Mais elle est souvent fantasmée. Nous allons permettre aux uns et aux autres de faire vraiment fonctionner cette solidarité. Nous allons faire appel aux personnalités des domaines culturel, sportif, économique, politique. Nous allons mettre tout le monde autour de la table pour leur dire de faire quelque chose, et pour qu’après mon passage cette initiative perdure Il ne faut pas seulement attendre que l’Etat fasse, mais faire aussi par nous-mêmes. Ca c’est concret.

Afrik.com: Vous devez œuvrer à l’égalité des chances. Et les discriminations sont souvent le résultat de préjugés bien ancrés dans les mentalités. Comment comptez-vous agir pour faire reculer ces problèmes ?

Claudy Siar:
Il faut faire comprendre à tous quel est le vrai visage de la France. Pour cela, il y a des choses très simples à faire. Lorsqu’on regarde la télé, qu’on écoute la radio, la météo, nous sommes tout le temps présentés comme des citoyens de seconde zone (il saisit un quotidien national, et l’ouvre à la page météo où une carte de la France est dessinée sans que n’apparaissent les départements d’Outre-mer). Je dénie le droit aux médias de redessiner la carte de France. Les citoyens sont dans l’Hexagone, et aussi en Outre-mer. La France doit être désormais présentée comme un archipel et non plus comme un Hexagone. C’est ce qu’elle est. Quand on fait ça, l’habitant de Périgueux regarde différemment son pays. Et le Guyanais aussi. Il faut changer les regards, pour faire évoluer les mentalités et reconstruire les imaginaires de part et d’autre. Si les uns et les autres savaient ce qu’est la France dans ses frontières, ils regarderaient avec une plus grande attention un département comme la Réunion où le christianisme, l’hindouisme et l’islam cohabitent sans que la laïcité ne soit remise en question.

Afrik.com: Pour certains, votre passé, en terme de respect des autres communautés, plaide contre vous. Après votre nomination, Le Canard enchaîné, reprenant entre autres des propos tenus en 2004 et 2005 sur Afrik.com au sujet de Dieudonné, vous a reproché d’être « un peu antisémite »…

Claudy Siar:
On a souvent opposé communauté juive et communauté d’Outre-mer. Ceux qui m’ont attaqué sur ça ne connaissent pas ma vie privée. S’ils la connaissaient, ils auraient réfléchi à deux fois… On envisage de faire un voyage sur les lieux où ont été perpétrés l’esclavage et la traite négrière avec les instances de la communauté juive. Ce sera une première. Une manière aussi de prouver qu’il s’agit d’une mémoire partagée.

Afrik.com: Votre mission de délégué interministériel a aussi un volet culturel. Quelle sera votre priorité dans ce domaine ?

Claudy Siar:
Je suis orphelin de lieux qui existaient autrefois pour s’exprimer. C’est, par exemple, le Théâtre noir, à Paris, dans les années 70. Trop de plasticiens, musiciens, comédiens, ne savent pas où exister. Il faut un lieu dans lequel pourraient s’exprimer les cultures d’Outre-mer. Il n’est pas possible que nous ayons moins que dans les années 80. Ce n’est pas la peine de construire un lieu. Ca coûterait trop cher. Et ce n’est pas le moment de creuser encore plus le déficit public. Donc il faudrait utiliser un lieu déjà existant pour mettre en valeur les cultures d’Outre-mer.

Afrik.com: Et pour la baisse des prix des billets d’avion entre l’Hexagone et l’Outre-mer, un dossier sur lequel votre prédécesseur, Patrick Karam, avait mis beaucoup d’énergie, que comptez-vous faire ?

Claudy Siar:
Les billets d’avion restent chers en particulier pour les familles nombreuses. Certaines conventions n’ont pas été appliquées. Il faudra revoir les compagnies pour revoir ces conventions, envisager avec l’Etat comment réaliser des baisses significatives. Mais nous savons que la hausse du pétrole engendre la hausse des prix.

Afrik.com: Le gouvernement veut remettre en question les congés bonifiés, qui permettent aux fonctionnaires originaires de l’Outre-mer de repartir tous les trois ans avec leurs familles dans leurs régions d’origine. Quelle est votre position sur le sujet ?

Claudy Siar:
C’est un dossier très compliqué. Malheureusement, on ne pourra pas faire l’économie d’une réforme. Mais elle ne pourra être vécue que comme la perte d’un acquis par ceux qui en bénéficient. Il faut mettre l’ouvrage sur l’établi. Mais je ne sais pas si je pourrai aller au bout de cette réforme. Car en cette période, il est difficile de rassembler tous les partenaires et ministères concernés.

Afrik.com: Donc pour résumer, l’essentiel de votre travail consistera à améliorer la condition des Français originaires d’Outre-mer dans l’Hexagone sur les plans sociaux, économiques et culturels…

Claudy Siar:
Oui. Et je tiens à parler d’un autre combat très important pour moi. La libération de Marny[[Le martiniquais Pierre Just Marny, 68 ans, alias « la Panthère noire », a été condamné à une peine de perpétuité en 1965 pour meurtre.]]. Un homme en prison depuis 46 ans, qui a payé sa dette à la société, qui maintenant est malade, et qui doit être libéré. Il était un jeune homme quand il rentré en prison, il sera un vieillard quand il en sortira. C’est une question de dignité. Il faut le libérer.