Cinquante ans d’indépendance au Cameroun : la route est encore longue

Chez les Muna, le goût de la politique se transmet de père en fils. Bernard Muna, avocat, ancien bâtonnier de l’ordre et président des avocats d’Afrique centrale, est le leader du parti d’opposition AFP (Alliances des forces progressistes). Il avait 20 ans lorsque l’indépendance de la partie francophone du Cameroun était proclamée, en 1960. Témoin privilégié et critique des cinquante années écoulées, il nous a accordé un entretien.

C’est à la Fondation Salomon Tandeng Muna, à Yaoundé, que nous a reçu Me Bernard Muna. Un espace de 200 m2, comprenant notamment un musée et un amphithéâtre, qu’il a créé avec ses cinq frères et sœurs, sur fonds propres, afin de rendre hommage à son père décédé en 2002, à l’âge de 90 ans. Un père qui a marqué l’histoire du Cameroun. Ancien instituteur des Grassfields (région anglophone, nord ouest) devenu homme politique, Premier ministre du Cameroun occidental… il a œuvré à la réunification des parties anglophone et francophone du pays. Après l’indépendance du Cameroun francophone le 1er janvier 1960, la réunification avec la partie sud de la zone britannique n’a eu lieu que l’année suivante (la partie nord ayant opté pour l’union avec le Nigeria). Et le 20 mai 1972, un référendum a mis fin au fédéralisme et conduit à la création d’un État unitaire. Bernard Muna, d’abord procureur puis avocat, a observé ces changements et a développé au cours des décennies suivantes un regard de plus en plus critique vis-à-vis de la politique menée par le pouvoir. Opposant du président Paul Biya, en poste depuis 1982, il a créé en 1990 le SDF (Social democratic Front). Un parti qui a présenté un candidat à la présidentielle de 1990, et qu’il a quitté en 1995. Puis il a formé en 2007 l’AFP (Alliance des forces progressistes), qui se prépare à participer aux élections générales de 2012. Tribalisme, corruption, mal gouvernance… Bernard Muna porte un bilan sévère sur les cinquante années d’indépendance camerounaises, mais reste optimiste quant à l’avenir de son pays.

Afrik.com : Quel regard portez-vous sur les cinquante années d’indépendance du Cameroun ? Quel chemin a été parcouru ?

Bernard Muna :
Il faut d’abord se rappeler qu’à la veille des indépendances de tous les pays africains, il y avait une grande attente au sein des populations. Elles espéraient que l’indépendance apporte un changement capital au niveau de leurs vies, et la jouissance de tous les aspects d’un Etat moderne. Mais elles n’avaient pas compté sur le fait que le premier devoir des premiers dirigeants africains était de consolider l’unité nationale, car ces Etats étaient constitués de plusieurs tribus[[Le Cameroun, aujourd’hui divisé en 10 régions, compte près de 300 ethnies]] qui ne vivaient pas ensemble avant la colonisation. S’unir pour combattre la colonisation, c’était facile. Mais une fois le colonisateur parti, le catalyseur s’en était allé aussi. Il fallait trouver une nouvelle base d’unité, mais l’enjeu dorénavant était le pouvoir. Et chaque tribu voulait dominer. Alors les chefs d’Etat ont dépensé beaucoup d’énergie et d’argent pour rester au pouvoir. Le président Ahidjo, au Cameroun, a beaucoup lutté contre le terrorisme à cette époque. Durant cette phase, les présidents africains ont instauré des partis uniques. S’appuyant sur une idéologie venue de l’Est, ils entendaient réunir toutes les énergies pour accéder au développement. L’avantage, c’est qu’à cette époque, il y a eu la paix. Il n’y a pas eu beaucoup de conflits. Et quand a été instauré le multipartisme, l’Afrique est tombée dans les conflits. Cela a été le cas au Cameroun, à partir des années 1988-2000. C’est un paradoxe. Une sorte de retour au point de départ.

Afrik.com : Pourquoi le multipartisme a-t-il été une source de conflits ?

Bernard Muna :
La notion de groupe ethnique a troublé le fonctionnement du multipartisme. En Europe, chaque parti a son idéologie. Ils veulent gagner le pouvoir à travers leur idéologie. Or, les partis au Cameroun sont d’abord engagés dans une lutte de pouvoir entre ethnies et régions.

Afrik.com : Quelles ont été, de votre point de vue, les avancées sur les plans économique et social ?

Bernard Muna :
Sur le plan économique, nous avons aussi perdu. De grandes sociétés étrangères ont contrôlé l’économie après l’indépendance. Les politiciens, pour se maintenir au pouvoir, ont noué des accords avec les puissances étrangères. Même les sociétés de service public sont contrôlées par des étrangers. L’électricité, les chemins de fer… Sur le plan social, on avait pensé qu’ouvrir des écoles, avoir des universités, des gens instruits, générerait automatiquement du progrès. Mais en fin de compte, ils sont au chômage. L’Etat devrait former en fonction des besoins du pays et des objectifs de développement.

Afrik.com : Et sur le plan de la liberté d’expression ?

Bernard Muna :
A ce niveau, le Cameroun a fait des pas importants. Plusieurs médias sont aux mains des privés maintenant. D’autre part, le multipartisme a été établi, ce qui est une bonne chose. Mais attention ! Le multipartisme peut être utilisé par le chef de l’Etat pour se maintenir au pouvoir. L’Etat s’en sert comme d’un alibi, il fait la promotion des petits partis pour dire à l’opinion internationale qu’il y a la démocratie au Cameroun. Mais la démocratie, c’est plus que le multipartisme. Par exemple, pendant les élections, l’Etat utilise des fonctionnaires pour les opérations de vote. Mais chaque fonctionnaire sait que s’il n’est pas membre du parti au pouvoir, le RDPC (Rassemblement démocratique du peuple camerounais), il n’aura pas de promotion…

Afrik.com : Les gouvernement camerounais a lancé en 2004, sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, l’Opération Epervier, une grande enquête judiciaire contre la corruption. Pourtant, le Cameroun reste l’un des Etats les plus corrompus du monde. Comment l’expliquez-vous ?

Bernard Muna :
Pour combattre la corruption, il faut avoir une action à deux niveaux. Il faut bien sûr arrêter, poursuivre les fautifs devant les tribunaux. Mais le niveau le plus important consiste à créer des structures qui limitent les possibilités de corruption. Par exemple, auparavant, au Cameroun, toutes les factures de l’Etat étaient payées avec des bons au trésor et des chèques bancaires. Maintenant, beaucoup de ministres reçoivent de l’argent en espèces, ce qui facilite la corruption. Or, de nos jours, l’Etat pourrait avoir des cartes bancaires, ce qui permettrait de contrôler. Mais le contrôle des marchés, et cætera., tout ça reste dans le flou. La corruption continue. Avec l’Opération Epervier, l’Etat traite les symptômes, pas la cause du problème. On n’a pas mis les méthodes nécessaires en place pour limiter la corruption. C’est pourquoi le Cameroun fait partie des pays les plus corrompus du monde.

Afrik.com : Etes-vous pessimiste quant à l’avenir du pays ?

Bernard Muna :
Non. Le Cameroun est en train de progresser, parce qu’en fin de compte la population est mieux éduquée politiquement. Les gens savent que multipartisme ne veut pas dire bonne gouvernance. Ils ont vu qu’on peut élire des députés corrompus, des feymen[[Hommes d’affaire verreux]]… Ils savent qu’il leur faut des députés intègres. Ils savent qu’au-delà des divisions entre opposition et gouvernement, il faut se réunir derrière certaines valeurs. Et c’est ce que veut faire notre parti politique.

Afrik.com : Mais les problèmes ethniques que vous avez soulevés au début de notre entretien laissent à penser qu’un tel projet est très difficilement réalisable…

Bernard Muna :
Le président du Cameroun sera toujours d’une ethnie. Le problème est de savoir s’il sera le président de tous les Camerounais. La région du président actuel, au sud, ne compte que 600 000 personnes (sur 19 millions d’habitants, ndlr). Mais les gens de cette région sont très nombreux dans l’administration et occupent 15 à 20% des postes de ministre. Les problèmes ethniques naissent du fait que celui qui est au pouvoir a la capacité d’influencer le développement, la distribution des emplois… Mais c’est un faux débat. Dans un pays bien gouverné, les gens ne s’occuperaient pas des questions d’ethnies.