Cinq propositions pour changer la face du Cameroun

Il y a 32 ans, le Cameroun n’était pas un paradis, tant s’en faut. Mais il se trouvait des commentateurs pour parler d’ « eldorado camerounais ». De tous ceux qui s’expatriaient, seuls les « losers » et les « exilés » (motifs politiques) restaient en France. Les plus valeureux rentraient au pays. Aujourd’hui , nous les losers, sommes bien obligés de nous parer du prestige de nos voyages pour aller discuter quelques places à l’ENAM (Ecole coloniale d’administration), quémander des postes dans telle ou telle administration, ou créer des entreprises dans le domaine des services.

Les secteurs à forte valeur ajoutée sont exclusivement investis par les étrangers du dehors (occidentaux) quand les étrangers du dedans (nos chers diasporés) se contentent parfois d’investissements à faible valeur potentielle. Sur place, en Europe, c’est « no pity in business », la sélection est quasi-darwinienne, seuls les plus doués survivent à l’évolution d’un marché de l’emploi et de l’innovation particulièrement dynamique.
De fait, le destin de ceux qui rentrent est aussi incertain que celui de ceux qui restent : l’éternelle question du retour sera donc une équation personnelle, tant que structurellement, aucune stratégie à long terme ne pourra être identifiée.

Chaque jour de nouveaux mécanismes sont imaginés pour aspirer ce qu’il reste à l’Afrique de personnel hautement qualifié (par exemple la carte bleue européenne qui concerne les travailleurs expérimentés ou surdiplômés). Pour aider à pourvoir aux « métiers en tension » en Europe, des accords bilatéraux, sont proposés aux dirigeants africains, qui les signent sans en faire la publicité ni en expliquer les termes réels à leur peuple.
Pour chaque étranger recruté en dehors des mécanismes les plus récents de dynamisation du tissu économique, les entreprises françaises doivent payer une taxe à leur Trésor Public. Aucun accord signé entre la France et les pays africains ne prévoit un tel désintéressément de cette Afrique qu’on déleste de ses ressources humaines aussi cavalièrement que de ses ressources naturelles. La matière grise comme les matières premières et autres richesses minières sont pompées à plein régime. Sans aucuns états d’âme !
Tout en rendant la vie impossible aux étudiants qui ne présentent pas un réel intérêt économique, les Européens imaginent des gadgets du type « carte compétence et talents », statut de « scientifique-chercheur », pour écrémer toujours plus, et ne manger, dans chaque tête-de-nègre, que la cerise qui la surplombe.

Au Cameroun, les branchés de la république, c’est-à-dire ceux qui ont été privilégiés par de bonnes études ou des patronymes flatteurs semblent aimer plus naturellement le pays et se disposent à y retourner plus facilement. Ils sont le Cameroun d’aujourd’hui et de demain. Et ils le savent tellement qu’ils croient aux vertus d’un retour à la Marcus Garvey (Back-to-Africa Movement). Quand on reste trop longtemps connecté aux réseaux sociaux, on peut en perdre la perception juste des réalités de l’Afrique profonde. Comme la Tour de Pise, notre économie tient penchée en grande partie grâce à ceux qui de l’extérieur, à travers des réseaux transnationaux, font vivre notre culture et nos artistes, diffusent nos valeurs, envoient des Western Union et Moneygram pour tous. Si, dans un accès d’amour sincère et désintéressé, ils se précipitaient dans ce Cameroun-là, ils ne feraient qu’augmenter la misère commune au lieu de l’alléger, comme c’est actuellement le cas. Nous les fils de prolos, pensons que les visas sont l’aboutissement de neuvaines ferventes, nous nous savons investis de responsabilités familiales. Nos parents en guise de derniers conseils, à l’aéroport, disaient, avec une solennité empreinte de tout l’amour du monde : « surtout ne reviens pas, hein ! Tu t’en vas en mission ».

Pour l’institution d’une prime de l’enfant prodigue

Le Cameroun doit certes se montrer plus attractif pour les siens, mais le retour de tous les diasporés dans leur terre n’est pas la dimension la plus importante des combats qui nous attendent. On peut, avec réussite, contribuer au développement de sa terre d’origine à partir de n’importe où sur le globe. Il n’est nécessaire ni d’avoir un passeport camerounais ni d’être au Cameroun pour contribuer à sa manière à l’édification commune.

Voici rapidement formulées cinq propositions « out of the box », qui nous paraissent urgentes, pour en finir avec l’immobilisme d’un pays suspendu dans le vide, mal dirigé, mal éclairé et mal inspiré.

1 – L’Etat doit se faire respecter, cela implique que ses fonctionnaires voient doubler leurs revenus. Que soit ordonnée une augmentation catégorielle et séquentielle des salaires. Pour prévenir et maîtriser toute poussée inflationniste, les augmentations doivent d’abord être ciblées dans les domaines de la santé, l’éducation, et l’agriculture. Le financement de cette revalorisation des salaires proviendrait d’une rationalisation des dépenses publiques. La présidence de la république stricto sensu (c’est-à-dire sans les ministères délégués et les agences placées sous sa tutelle) coûte gros au Cameroun, les évacuations sanitaires, les mêmes missions passées chaque année sans résultats visibles, les contrats avec les agences et cabinets étrangers, les dépenses de prestige, doivent tous être indexés en vue d’une ventilation nouvelle de certains postes traditionnels de gaspillage. En somme, si la volonté politique se manifeste clairement, l’intendance suivra !

2 – Au même moment, il conviendra de renforcer l’indépendance du système judiciaire, où il faut plus d’exemplarité et de morale, et, où doit circuler moins d’argent. Il est temps de criminaliser les connexions tribales, et par suite le tribalisme qui est un fléau reconnu comme tel par Paul Biya lui-même, dans son discours du 31 décembre 2013 à la Nation. La prohibition de l’incitation à la haine tribale ou la condamnation de la diffamation, sous couvert d’humour, d’un groupe ethnique (les bulus sont des ivrognes et des paresseux, les etons sont brutaux et grossiers, etc.) doit se traduire dans les textes de lois. Au Cameroun, où chaque jour des faits et des personnes sont qualifiés de tribalisme, il n’existe aucune organisation de la société civile qui lutte contre ce phénomène, sinon pour défendre les intérêts communautaires d’une ethnie particulière. L’ethnie et la tribu sont des catégories inexistantes pour le législateur camerounais qui utilise deux notions connexes pour les évoquer dans la Constitution: langues nationales et autochtonie. Dans le code pénal camerounais, aucun infracteur ne se nomme tribaliste, aucun dérapage ne peut être puni au titre de la lutte contre les extrémismes tribaux. A l’heure d’une transition politique qui s’annonce houleuse, il faut prévenir les antagonismes ethniques qu’on voit pointer. Au Burkina Faso, au Rwanda, et dans d’autres pays africains, on appelle un chat un chat et le tribalisme est une qualification pénale.

Créer l’argent qu’on ne peut gagner

3 – Dans la foulée du premier point, on peut créer un fond spécial pour les nouvelles générations à partir d’une cagnotte qui serait constituée notamment de prélèvements à la CNPS (Caisse Nationale de Prévoyance Sociale), dans les fonds recouvrés par le Tribunal Criminel Spécial, dans les caisses noires de la SNH qui servent les affaires réservées du Président Biya, et dans cet impôt inattendu, ce péage insupportable (10 000 Fcfa) qu’on paie dans tous les aéroports camerounais avant de voyager. Ce fond spécial assurerait un revenu d’insertion aussi modeste soit-il à ceux qui ayant passé un certain nombre d’années à l’extérieur seront rentrés sans disposer de nulles ressources, à tous les jeunes diplômés s’étant bénévolement engagés dans une association, à tous ceux qui ayant été immatriculés trois ans à la CNPS viendraient à perdre leur emploi… Il ne s’agirait pas de salaires, mais d’allocations de survie. Par rapport aux milliers de fonctionnaires qui sont payés à ne rien faire, ce ne serait que commencement de justice. Il faut un pouvoir d’achat pour encadrer l’esprit d’entreprise dont on nous rabat les oreilles. On connait la précarité des structures créées par de jeunes entrepreneurs, alors on créerait certes des catégories officielles d’inactifs en subventionnant l’inemploi, mais au moins les reconnaitrait-on comme parties prenantes d’un système qui les ignore jusqu’ici.

4 – Ces aides et allocations seraient des espèces de prêts qui seraient ponctionnés dans les salaires de ceux qui en auront bénéficié quand leur conjoncture personnelle sera rendue plus favorable. L’Etat camerounais doit être l’entrepreneur qu’il demande à ses citoyens de devenir. L’Etat doit en conséquence investir en ses citoyens, dans les projets industriels et technologiques, les exploitations agricoles, l’immobilier, mais aussi faire des placements plus modestes… Pour plus d’efficience, plus de proximité, la déconcentration d’Etoudi est une priorité absolue, la décentralisation doit enfin avoir lieu. Si l’Etat devient entrepreneur, peut-être sera-t-il moins gentleman : la distribution de liquidités pour stimuler la consommation peut passer par la création de nos propres francs CFA. On a bien vu les bulles financières qui ont prospéré en Europe, on voit l’Etat américain apurer sa dette avec de la monnaie de singe, alors si le trésor public français reste le maitre de notre monnaie nationale, doit-on vraiment hésiter à créer notre propre monnaie de singe, c’est-à-dire actionner notre propre planche à billets ? Il n’est pas jusqu’au monde virtuel qui n’ait ses bitcoins : au nom de quoi, ne pourrait-on développer parallèlement au CFA de la BEAC et à nos initiatives dans les marchés financiers, notre propre CFA ? Le Cameroun ne doit pas hésiter à créer des faux billets, quitte à affaiblir le franc CFA jusqu’à ce qu’il soit complètement disqualifié comme monnaie.

5 – La question de la sécurité est fondamentale. On peut écrire tout un traité sur le pouvoir personnel de monsieur Biya, la situation des droits de l’Homme, l’état de la morale publique, mais cet homme a su préserver l’intégrité du territoire, il a su assurer au Cameroun une sorte de continuité territoriale qui manque par exemple au Nigeria où la Police était absente dans l’arrière-pays, jusqu’au développement de certains mouvements insurrectionnels. Le président Biya n’a pas négocié avec les sécessionnistes, pas question de revenir sur la forme unitaire du Cameroun, l’aventure fédéraliste est pour lui sans objet : si cet héritage sécuritaire tombe en de bonnes mains, si cette sécurité continue d’être assurée après lui, le Cameroun, à la suite du Nigeria, première puissance économique du continent, pourra rapidement devenir le Canada de l’Afrique, le pays où il fera le mieux vivre.