Cheikha Rimitti n’est plus

La mamie du raï, Cheikha Rimitti est morte, lundi, d’une crise cardiaque à Paris. Elle avait 83 ans. Insoumise et libre, l’auteur, à la vie rock’n roll, de Cherak Gataâ et Naouri Y’El Ghaba laisse la musique algérienne orpheline.

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Elle n’avait pas besoin de dire d’où elle venait ni pour qui elle voulait chanter. Ses chansons parlaient à sa place. Elle n’avait pas un nom propre. Tout juste un nom d’emprunt ou plus exactement un nom imposé par ses origines tourmentées, ses déboires d’une jeunesse raccourcie et ses blessures jamais guéries. Rimiti c’était son pseudonyme mais aussi sa cuirasse pour dire tenter, une vie durant, de contrecarrer tout le mal qu’on lui a fait.

Rimitti c’est une jeune femme dans les années 1940 qui ose chanter tout que ce qu’on n’osait pas dans les chaumières de ceux et celles de chez qui elle venait. Elle se produisait dans tous les endroits marginaux, mais surtout marginalisés par des représentants de sectes qui accouraient en catimini chez elle aussitôt leur sermon débité. Elle enregistre Cherrak gataâ au début des années 1950 non pour inscrire une mode mais pour habiter un choix de vie que les âmes bien pensantes qualifiaient de dépravés.

Insoumise

Elle quitte Bedief Saâdia – son nom véritable – car dès le départ son choix lui était dicté. Orpheline à l’âge où on a plus besoin de caresses que de lait, elle est jetée sur le pavé de la misère parce que le restant de la famille n’est pas prêt à nourrir le corps et l’esprit et parce que c’est le temps de la famine, de l’hypocrisie et des épidémies, elle est bien installée du côté de Tessala, pas très loin de Sidi Bel Abbès. Abandonnée par la vie avant d’être rejetée par les parents Rimitti, elle prend fait et cause avec les musiciens de Bouibouis, car ils sont comme elles des exclus. Des exclus généreux qui savent se faire solidaires quand le sou manque et qu’il faut se débrouiller pour sauver la troupe, garantir le minimum.

Cheikh Mohamed Ould Nems était son musicien, mais également l’oreille attentive qui lui avait toujours fait défaut. Il lui fait connaître le milieu artistique algérois, la radio et les faiseurs de vedettes, elle lui fait découvrir la notoriété, les nuits blanches et tout ce que les hommes ne pouvaient soupçonner. Elle consomme – ou contourne – tout ce que les lois morales interdisent, parce qu’elle sait que ces lois ne sont pas faites pour elle. A sa naissance en 1923, elle naît en milieu rural, pauvre et surtout interdit de tout projet, de sortir de l’isolement.

Ses escapades et son verbe indigné sont ses moyens d’autodéfense, sa manière désemparée d’exprimer son intention de casser les faux masques, la malvie, et partant de là celles de toutes les femmes sans voix que le statu quo humilie, écrase, réduit à moins que rien. Naouiri ya el ghaba naouri sort des sentiers battus de la chanson traditionnelle, met en péril les équilibres acquis parce que Rimitti ne sait pas dire les choses autrement et aussi parce qu’elle avait envie de parler d’amour cru à l’heure où les semeurs de haines tissaient leurs tranchées de mort.

Interdite d’antenne

Ses complaintes sentiront le soufre et la ruade dans l’Algérie occupée et dans celle qui est gouvernée par les siens. La camel, après 1962, est interdite d’antenne. Le nouveau régime estime que la diva enlaidit la révolution. Fidèle à elle-même, Rimitti ne fera la courbette à personne pour dire son envie d’être écoutée. Ses publics, ceux qui l’avaient consacrée, n’avaient pas besoin, eux, non plus de canaux officiels pour écouter ses disques, ses mots du vécu, ses coups de gueule et ses déclarations amoureuses brutales. Le plébiscite est dans la rue. Chez tous ces gens qui n’ont pas besoin de filtre pour comprendre le langage du cœur.

Dépitée pour ne pas dire dégoûtée par l’engeance régnante sur les canaux de diffusion de la musique et de beaucoup d’autres choses, Rimitti quitte son pays à la fin des années 1970 pour la France. Sa réputation est vite reconnue. L’incontournable mamie, qui n’a pas couru derrière la presse pour se constituer une célébrité, devient incontournable. L’auteur inégalable de Enta goudami ouana mourak est partout célébrée. Partout étudiée. Dans tous les coins du monde. Quelques-unes de ses vieilles chansons sont revisitées par les « raïmens » parmi les plus cotés (Khaled, Mami, Kader). Elle pique des crises mais sait pardonner. Elle était la mère du genre qui a rendu célèbre l’Algérie, l’Algérie de Tessala, l’Algérie de Relizane et l’Algérie du mépris, de la censure et de l’éloignement forcé de la sève de ce pays. Elle était la matriarche du raï. L’incomparable diva.

Bouziane Benachour

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