Cheick Omar Sissoko au gouvernement

Contre toute attente Cheick Omar Sissoko, l’un des plus grands cinéastes maliens, est entré au gouvernement. Membre du parti d’opposition le plus radical, le Sadi, il a accepté le poste de ministre de la Culture. Interview exclusive.

Afrik : Vous étiez dans l’opposition, pourquoi avoir accepté d’entrer au gouvernement ?

Cheick Omar Sissoko : J’ai accepté parce que mon parti, le Sadi (Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’Indépendance ), l’a décidé ainsi sur la base d’un contact avec le premier ministre nommé par le président ATT (Amadou Toumani Touré, ndlr). Nous croyons au dialogue et au changement véritable. Nous allons travailler pour que ce changement devienne réalité. L’Afrique est un continent immensément riche, auquel il manque des hommes qui ont l’ambition de sa grandeur. Nos premières richesses sont nos ressources humaines. A partir de là, nous devons créer les conditions de notre développement et assurer pour tous la satisfaction des besoins fondamentaux : le droit à la vie, à l’école, à la santé, au logement et à un régime républicain.

Afrik : Quelles sont vos priorités ?

Cheick Omar Sissoko : En tant que cinéaste, c’est un honneur de pouvoir s’attaquer aux nombreux problèmes de l’économie de la culture, de l’étroitesse du marché africain par la quasi-absence des possibilités de circulation des biens culturels. C’est un vaste chantier auquel je vais m’attaquer, avec beaucoup de passion, malgré les difficultés de terrain, car le département de la culture est le parent pauvre des départements ministériels de la presque totalité des gouvernements africains.

Afrik : Votre budget n’atteint pas 1 % du budget national. Qu’allez-vous pouvoir faire ?

Cheick Omar Sissoko : Nous assistons à une explosion en matière de création artistique en Afrique – et particulièrement dans mon pays – qu’il s’agit d’accompagner. Nous avons des artistes majeurs qu’il faut mobiliser, et auxquels nous devons offrir un terrain d’expression. Il faut donner la possibilité à nos nombreuses entreprises culturelles de monter de véritables projets et les aider à préparer les événements culturels qui sont légion ici.

Afrik : Qu’avez-vous prévu pour la protection du patrimoine historique malien ?

Cheick Omar Sissoko : Nous avons déjà un département dirigé par des professionnels qui a ouvert des missions culturelles à Djenné, Bandiagara, et Tombouctou. Elles comprennent, entre autres, des musées et des bibliothèques. D’autres sont en projet, afin de recenser, de protéger et de conserver notre immense patrimoine. Ce qui ne se fera pas sans de nombreuses difficultés, car nous découvrons régulièrement des sites très anciens. Nous devons mettre en oeuvre des campagnes de fouilles, ce qui demande plusieurs années. Par ailleurs, nous sommes souvent confrontés à des situations de fouilles sauvages, d’actes de piraterie et de vols d’objets d’art, même si nous sommes bien organisés pour les contrer. Nous tentons par tous les moyens de récupérer les objets volés, avec l’aide des services de police, de gendarmerie et des douanes. Concernant notre patrimoine immatériel, comme la culture orale, nos traditions, un recensement est également en cours. Des chercheurs, des historiens, des sociologues, se retrouvent pour étudier les nombreuses manifestations et cérémonies qui se déroulent dans notre pays depuis des siècles.

Afrik : Et le cinéma ?

Cheick Omar Sissoko : En tant que ministre, je dois aider à sa diffusion. Nous n’avons pas d’école de cinéma, comme au Burkina Faso. Nos cinéastes se sont formés sur le terrain. Le Mali, qui a de grandes capacités en matière de création cinématographique, est un peu à la traîne en ne produisant qu’un long métrage tous les deux ans en moyenne. Nous devons développer la création, la formation, et aussi montrer nos films. Ceci est valable pour toutes nos créations culturelles.

Afrik : Maintenant que vous êtes ministre, allez-vous mettre en suspens votre carrière de cinéaste ?

Cheick Omar Sissoko : Oui. Mais, même si j’ai provisoirement laissé de côté ma casquette de cinéaste, c’est avec beaucoup de bonheur que je veux permettre aux autres de faire leurs films. Le défi est lourd à relever, mais je compte sur mes nombreux amis pour qu’ensemble, au Mali et en Afrique, nous réussissions ce pari. Je considère tous les artistes du Continent comme des ministres de la culture ! Nous devons faire comprendre à nos autorités politiques l’importance de nos cultures. Il nous appartient, en tant que créateurs, de  » mouiller  » en quelque sorte nos maillots pour défendre nos entreprises culturelles. Comme aux Etats-Unis, et en Europe, nous devons parvenir à faire naître des industries culturelles qui seront une source d’emploi pour nos jeunes.

Afrik : La musique malienne est reconnue dans le monde entier. Pourquoi vos musiciens continuent-ils d’enregistrer à l’étranger ?

Cheick Omar Sissoko : Nos maisons de production manquent de moyens. Nos stars comme Salif Keita, Oumou Sangaré, Fantani Touré… devraient pouvoir enregistrer leurs albums ici. Imaginez un peu la plus-value que cela représenterait pour le Mali au lieu d’aller en Guinée, en France ou à Londres ! Dans un premier temps, nous allons équiper notre salle de spectacles du Palais de la Culture en matériel son et lumière professionnel, pour pouvoir enregistrer des concerts en multipistes.

Afrik : Vous devez être particulièrement attentif aux difficultés des autres artistes ?

Cheick Omar Sissoko : Les artistes ne s’estiment pas défendus comme il se doit. Nous allons trouver des solutions, en essayant par exemple de créer une mutuelle ou une assurance spécifique car nombre d’entre eux sont morts dans la pauvreté. Ils vivent dans une grande précarité et dans des conditions qui ne protègent ni leurs biens, ni leur vie. L’ennui est qu’ils ne connaissent ni leurs droits ni leurs devoirs. Dans tout le pays nous voulons créer des structures de contact et de dialogue.

Afrik : La culture a-t-elle un rôle privilégié à jouer dans la société ?

Cheick Omar Sissoko : Nous voulons élever la culture comme un élément incontournable de l’économie mais aussi comme un facteur de stabilité et de paix. A ce titre, nous avons initié aux quatre coins du Mali différentes manifestations. Dans le Nord, le festival de musique permet d’associer Mauritaniens, Algériens et Nigériens. Ces rencontres permettent à tous de se parler, se connaître. Elles sont un rempart contre le péril de pratiques intolérantes, d’exclusion qui sont hélas contenues dans certains programmes politiques. Nous tenons à faire du Mali un carrefour de paix, de tolérance, d’humanisme, comme cela nous a été enseigné dans notre riche tradition culturelle.

Photo :

Cheick Omar Sissoko.