Ces jeunes qui s’automutilent par désespoir…

Plusieurs jeunes issus de milieux défavorisés éprouvent des difficultés à gérer leurs émotions. Nombreux sont ceux qui choisissent d’exprimer leur détresse en s’infligeant des blessures à coups de lames de rasoir ou autres objets contondants.

L’automutilation prend des proportions phénoménales. Cet acte de désespoir fait écho à l’immolation par le feu et reste circonscrit quasi exclusivement à la wilaya de Annaba où les jeunes demandeurs d’emploi ou de logement recourent très facilement à ce procédé. «Contrairement à ce qu’ont longtemps pensé les spécialistes, le phénomène n’est pas exclusif à ceux qui souffrent d’un trouble mental», estiment à l’unanimité les psychologues que nous avons contactés. Nos interlocuteurs précisent que «14 à 20% des jeunes s’infligent des sévices sans nécessairement avoir un problème de santé mentale». Ils précisent néanmoins : «Cet acte qui s’exprime par la dégradation préméditée du corps se fait sans intention suicidaire. Au contraire, c’est pour exprimer le droit à la vie.»

A maintes reprises, les alentours et le siège de la wilaya de Annaba ont été le théâtre de ce désespoir, des jeunes exprimant leur ras-le-bol et leurs revendications par l’automutilation. La dernière manifestation en date s’est produite le 8 mai, quand les exclus de la liste d’attribution de 450 logements de la commune El Bouni, la plus peuplée de la wilaya, sont descendus dans la rue. Ils sont venus devant le siège de la wilaya pour exprimer leur colère. Parmi eux, trois jeunes mariés, la trentaine entamée, n’ont pas hésité à se taillader le torse à coups de lame de rasoir dans une scène devenue désormais presque banale. «Le logement ou le suicide», telle est la menace inscrite sur une banderole brandie par les trois protestataires. «Nous sommes 28 familles qui habitent le bidonville de Djemaâ Hocine à Bouzaâroura de la commune El Bouni. On nous a signifiés que notre bidonville n’est pas recensé pour bénéficier à l’avenir d’une opération de recasement malgré l’existence d’un recensement d’envergure nationale.

Dans nos baraques, nous côtoyons les chiens errants, les bestioles et autres rongeurs. La Constitution prévoit pour tout Algérien le droit à un logement. Apparemment nous ne sommes pas des Algériens. Nous recourons alors à l’automutilation pour exprimer notre souffrance», répond un jeune, le sang coulant des plaies qu’il venait de s’infliger à coups de couteau. «Blesser intentionnellement son corps est un comportement qui, loin d’être anodin, est synonyme d’un profond mal-être. Dans la mesure où ce comportement aide à faire aboutir des demandes ou parfois à garder d’indus privilèges, il peut devenir une addiction dont il est difficile de se dissocier avec le risque d’une augmentation du nombre, de la fréquence ou de la gravité des blessures dépendant des situations de besoin», préviennent d’autres psychologues.

Selon le professeur Boudef, chef service de l’EHS psychiatrique Errazi de Annaba, «l’automutilation représente l’aspect spectaculaire d’un profond mal-être. Résoudre le problème de l’acte sans comprendre le problème de fond n’est généralement pas suffisant et ne mène alors qu’à le remplacer par d’autres comportements autodestructeurs». A vrai dire, le problème de fond réside dans le besoin de la jeunesse algérienne d’un emploi et d’un logement. C’est la condition sine qua none pour mettre fin à ces nouveaux phénomènes qui semblent également se nourrir de la violence ambiante.

Mohamed Fawzi Gaïdi