Centrafrique: Instabilité et recrudescence des violences

Recrudescence des violences en Centrafrique : conséquence de l’instrumentalisation politique de la religion par les acteurs politiques centrafricains sous l’indifférence coupable de la communauté internationale.

L’histoire de la République centrafricaine (RCA) est jalonnée de coups d’états et d’instabilités politiques. Mais la crise dans laquelle ce pays est plongé depuis plus d’un an est d’une rare ampleur en raison de la recrudescence des violences.
En décembre 2012, la Seleka, une coalition de rebelles conduite par Michel Djotodia lance une offensive contre l’armée gouvernementale du président François Bozizé, arrivé au pouvoir en 2003 par un coup d’état. Trois mois plus tard les rebelles renversent Bozizé et installent Djotodia au pouvoir. Il s’ensuit une série de négociations qui ont permit la mise en place d’un processus de transition de dix huit mois devant aboutir à l’organisation des élections présidentielles et législatives. Un gouvernement et un conseil national de transition sont institués. Mais privées de véritable légitimité politique, de forces de sécurité opérationnelles, d’appareil administratif et de ressources financières, les nouvelles institutions se sont vite montrées incapables de rétablir l’ordre. La situation s’enlise et débouche sur une folie sanguinaire collective provoquant plusieurs centaines de morts , d’importants dégâts matériels, plus de 400 000 déplacés et de 220 000 refugiés .

Dès leur arrivée au pouvoir, en effet, les ex-rebelles de la Seleka se sont adonnés aux exactions à l’encontre des populations civiles, en particulier les centrafricains de confession chrétienne qu’ils font passer pour partisans des anti-balaka et du président renversé. Mais devant le chaos sécuritaire, Michel Djotodia et la Seleka ont été contraints de se retirer du pouvoir. Une nouvelle présidente du non de Catherine Samba-Panza est élue. Mais depuis les anti-balaka aussi se livrent désormais aux représailles brutales contre les ex-Seleka et les centrafricains de confession musulmane qu’ils jugent pro-Seleka. Ces représailles meurtrières des anti-balaka provoquent actuellement un exode massif des musulmans vers le nord du pays et dans les pays voisins.
Cette réalité incontestée fait qu’il existe actuellement une opinion très répandue d’un conflit inter-religieux entre les centrafricains de confession chrétienne et leurs compatriotes musulmans. Mais Faut-il vraiment croire au caractère originairement interreligieux de ce conflit ?

Une analyse pertinente des dépêches qui proviennent du terrain conduit plutôt à formuler la thèse d’une instrumentalisation politique de la religion par certains acteurs centrafricains sous l’indifférence coupable de la communauté internationale.

Instrumentalisation de la religion à des fins politiques

En RCA, les chrétiens sont majoritaires à 80%. Mais ils cohabitent paisiblement avec les 15% des musulmans et les 5% de leurs compatriotes qui sont restés fidèles aux croyances africaines traditionnelles . C’est un pays qui est sans doute habitué aux coups d’état et donc aux violences. Mais ces violences ont toujours été commises sur une base politique et non sur une base religieuse. C’est le comportement des deux principaux protagonistes de l’actuel conflit qui conduit plusieurs observateurs à soutenir la thèse d’un conflit inter-religieux.

Pour beaucoup d’analystes en effet, les ex-Seleka sont une coalition de rebelles musulmans et les anti-balakas un ensemble de milices chrétiens. Autrement dit tous les ex-Séléka sont des musulmans et tous les anti-balaka sont des chrétiens. En conséquence Tous les musulmans sont perçus comme des pro-Séléka, alors que les chrétiens sont considérés comme partisans des anti-balaka. C’est une simplification bien trop éloignée de la réalité. Ni les anti-balakas ne sont une milice chrétienne , ni les ex-Seleka ne sont une rébellion musulmane. Ce sont plutôt deux groupes politiques qui dans le combat politique les opposant entre eux, se sont arrogés frauduleusement le droit de parler et de commettre des exactions au nom des musulmans, pour les ex-Seleka, et au nom des chrétienne, pour les anti-balaka. Si la majorité des anti-balaka sont chrétiens, on trouve aussi des animistes et des musulmans dans leurs rangs. Et surtout on y compte de nombreux anciens membres des Forces armées centrafricaines, ainsi que des proches de l’ancien président Bozizé. Par exemple c’est l’ex-ministre de la jeunesse du Président Bozizé qui est le coordonnateur politique des milices anti-balaka . Il est inutile de souligner le lien entre la Seleka et Michel Djotodia. La réalité est que ce sont deux groupes politiques qui s’affrontent pour le contrôle du pouvoir politique. Pour parvenir à leurs fins politiques ces deux groupes se servent des fibres identitaires et n’hésitent pas à massacrer l’une des communautés sous prétextes de protéger l’autre communauté.

Face à la barbarie meurtrière de ces deux camps politiques, les musulmans et chrétiens centrafricains se sont toujours mutuellement apportés aide et assistance sans aucune distinction religieuse. D’ailleurs jusqu’à leur récent déplacement massif, sous la menace meurtrière des anti-balaka, les musulmans trouvaient refuge dans des églises et réciproquement les chrétiens dans des mosquées. D’ailleurs les musulmans avaient largement contribué à l’arrivée au pouvoir de François Bozizé tout comme Michel Djotodia. Et comme l’affirme Christian Mukosa, chercheur à l’Amnesty International spécialiste de la Centrafrique, François Bozizé « n’hésitait pas à faire tuer et à arrêter des chrétiens» .
Le conflit centrafricain, c’est donc une crise politique dans laquelle les acteurs politiques centrafricains se sont réappropriés de la religion et l’ont instrumentalisé pour dissimuler leurs projets politiques de conquête et de préservation du pouvoir. Les anti-balaka et les ex-Seleka, se battant pour le contrôle du pouvoir politique, ont reçu peu à peu à déplacer leurs luttes politiques sur le terrain de la religion mettant dans un même sac, tous les chrétiens et dans un autre, tous les musulmans. Et toute cette manipulation a été préparée sous le regard indifférent de la communauté internationale.

L’indifférence coupable la communauté internationale

La prise du pouvoir par les ex-Séléka, a reçu de vives condamnations de la communauté internationale, à commencer par la communauté économique des États de l’Afrique centrale qui a immédiatement déployé sa force multinationale en RCA. Mais les soldats de l’organisation sous-régionale de l’Afrique centrale, n’étant pas capables à eux seuls d’assurer la sécurité en Centrafrique, le Conseil de sécurité des Nations unies, par la résolution 2127, a donc autorisé le déploiement des Forces de l’Union africaine, appuyées par des Forces françaises . Cependant, plusieurs mois après leur déploiement, les Forces africaines et françaises ne parviennent toujours pas à stopper la spirale du chaos et des violences. En cause le manque d’hommes et de matériels. Alors que l’OTAN avait déployé approximativement 50 000 hommes en Bosnie-Herzégovine (12 fois plus petite que la RCA) et au Kosovo (56 fois plus petit que la RCA), à ce jour, on ne compte que quelques 7000 africains et français déployés en RCA.

A cette incapacité des forces africaines et françaises de mettre fin aux exactions, s’ajoute l’indifférence coupable d’une partie de la communauté internationale en premier rang, les Nations unies. Alors que les violences se poursuivent en Centrafrique, la première organisation internationale de sécurité collective n’envisage toujours pas le déploiement imminent des casques bleus. En tout cas pas avant l’été 2014. Quant à l’Union Européenne qui se veut un acteur majeur dans le domaine du maintien de la paix, elle peine encore à lancer l’opération militaire EUFOR RCA-Bangui dont le principe a été pourtant approuvé depuis le 20 janvier 2014 . Les Etats-Unis eux se contentent d’observer la situation sans aucune préoccupation.

Mais le plus grave est la complicité déguisée de certains acteurs impliqués dans la gestion du conflit centrafricain. Plusieurs témoignages mettent en doute l’impartialité des forces françaises et africaines. Tandis que les Forces françaises sont soupçonnées de complicité envers les anti-balaka, les Forces africaines de la MISCA quant à elles, sont soupçonnées d’être complice des musulmans . Comme l’affirme Donatella Rovera, conseillère spéciale d’Amnesty International chargée des crises et des conflits, et l’auteur d’un rapport sur la situation en République centrafricaine, «Les forces internationales n’ont pas été là où il fallait, quand il le fallait ». Les soldats de l’opération Sangaris ont permit aux milices anti-balaka d’opérer ?à leurs côtés, en leur laissant tenir des barrages par exemple , alors que les ex-Seleka escortés par les soldats Tchadiens, ont profité de cette protection pour commettre des exactions contre les chrétiens .

En définitive, nul ne peux nier aujourd’hui les exactions commises tour à tour à l’égard des centrafricains de confession chrétienne et ceux de confession musulmane. Mais entre ces deux communautés religieuses il n’y a pas de problème. Les violences qu’elles subissent résultent de la volonté délibérée de certains acteurs politiques centrafricains de se réapproprier de la religion pour satisfaire leurs appétits de pouvoir. Elles résultent également de l’incapacité de la communauté internationale de les prévenir et de les stopper. Cette situation n’est pas sans rappeler de tristes précédents en Afrique, notamment en Côte-d’Ivoire, en Guinée et surtout au Rwanda où l’instrumentalisation politique des identités par les acteurs politiques rwandais et la négligence de la communauté internationale ont conduit au massacre de plusieurs milliers de Tutsi. En Afrique et dans le monde arabo-musulman en général, la religion est devenue un fond de commerce, une arme politique très stratégique en raison de soutiens internes et internationaux qu’elle est susceptible de recevoir.
La crise centrafricaine est désormais plus grave et complexe. Toutefois, une perspective de retour à la paix est envisageable, à condition que les forces internationales observent la neutralité, que l’Union Africaine et la France augmentent rapidement l’effectif de leurs Forces sur le terrain, que l’Union Européenne à son tour ne tarde plus à lancer son opération militaire, que les casques bleus des Nations Unies prennent rapidement le relais de l’essentiel de ces opérations de maintien de la paix, et que le dialogue politique entamé se poursuive de façon ininterrompue. Autrement, les violences risquent de s’enliser voir s’aggraver avec l’implication possible des extrémistes de tout bord et la déstabilisation de toute la région centrale du contiennent africain.

FADIGA Oumar
Etudiant en M2 Relations internationales et diplomatie
Université Jean Moulin Lyon 3.