Ce qui se passe et se pense en Afrique ne reste jamais en Afrique


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Christelle Nadia Fotso
Christelle Nadia Fotso

« Que les écrivains donc se prennent au sérieux. Dans leur action publique, qu’ils soient graves, modérés, indépendants et dignes. Dans leur action littéraire, dans les libres caprices de leur inspiration, qu’ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est l’expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l’état où sont aujourd’hui les esprits, le lettré doit sa sympathie à tous les malaises individuels, sa pensée à tous les problèmes sociaux, son respect à toutes les énigmes religieuses. Il appartient à ceux qui souffrent, à ceux qui errent, à ceux qui cherchent. Il faut qu’il laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, à tous une parole ».

Victor Hugo

Écrire peut être à la fois une souffrance et une libération. J’ai commencé à écrire toute petite fille sans réellement savoir lire. Je ne sais pas si l’écriture chez moi est un don ou juste un besoin. Il est possible que ce soit les deux en même temps. J’ai pris ma plume, non juste mon stylo, enfant, parce qu’il y ait trop de choses harassantes que je ne pouvais pas dire.

Écrire était ma destinée

Je suis née dans un monde bourgeois qui était vieux mais contrefait car les traditions étaient réinventées avec plus ou moins de succès et des conséquences parfois désastreuses. Il était et continue d’être essentiellement constitué de nouveaux riches qui, à l’époque faisaient l’effort de s’anoblir et d’avoir un sur-moi. Aujourd’hui, ils n’ont plus à prendre la hauteur puisque les aristocraties camerounaises se sont embourgeoisées et vulgarisées. Dans ce monde-là, la littérature n’avait, n’a aucune place, aucune valeur. Dire, écrire est mal vu. La vérité et le vrai sont des maux. Il y a tellement de secrets, de choses cachées et de cadavres mal enterrés qu’il faut tout maquiller ou décaper. L’important n’est plus le sens de l’honneur et du devoir mais le qu’en dira-t-on, le kongossa et la pompe. Le problème est qu’étant handicapée depuis l’âge d’un mois, mère et fille de mon père, croix et honte de ma mère, j’étais condamnée non seulement à l’ostracisme mais à refuser de la boucler. Écrire était ma destinée.

Les interdits infectent le monde

La fiction donne cette liberté indispensable pour raconter dans mon nouveau roman, l’Intime dénouement de l’irréparable, des histoires qui ne sont toujours pas audibles en 2023.  Les personnes de couleur particulièrement africaines sont restées des sujets dans la vie immédiate et réelle comme dans la littérature où elles sont, la plupart du temps cantonnées à la marge. Des livres parlent bien d’elles mais en Francophonie notamment, ils ne sont considérés sérieux en ou véritablement artistiques que lorsque l’écrivain est autre ou vend de l’exotisme est vendu l’exporter ailleurs. Les épices, c’est bien mais pas trop ! Les histoires de nègres, c’est la négritude, l’Afrique et ses malédictions. Dans mes livres parce que je suis profondément Américaine, je refuse ces lieux communs et racontent la vie africaine partout. Pour écrire un roman lourd sur l’irréparable au Cameroun et sur le continent africain, il m’a fallu faire voyager mes personnages non pas pour échapper au local mais pour montrer que ce qui se passe en Afrique ne reste pas en Afrique. Les interdits commis en terre africaine infectent le monde et sont toujours lourds de conséquences en ayant un dénouement intime.

Une africanité qui condamne à subir

Mon récit commence par un fait divers inspiré par l’actualité camerounaise de ces vingt dernières années bien qu’il ne soit pas dit qu’il se passe au Cameroun. Un corps est retrouvé mutilé sur la place publique près d’un hôtel au centre-ville et on comprend tout de suite que la vérité ne sera jamais sue et qu’il n’y aura pas de justice. Nous sommes en terre inconnue dans une société vampirisée d’un pays qui comme l’indique cette citation d’André Breton que j’utilise ressemble à une immense boîte de nuit. Soit on s’y amuse, soit on amuse. Le cadavre explosé et exposé est celui d’une femme « occidentale » qui ne peut pas avoir été tuée aussi sauvagement sans complicités et complaisances haut-placées. Ce fait divers est le point de départ, d’introduction pour faire comprendre au lecteur qu’il fait un voyage dans un monde sans lignes rouges où l’irréparable est possible et même fréquent. C’est dans ce contexte que l’inceste au centre du roman se produit. La petite fille aveugle, qui en est la victime, se retrouve prise dans un piège auquel il est impossible d’échapper : son handicap, son genre et son africanité la condamne à être invisible et à subir.

Tout ce qui gâche la fête dérange

Pourtant, cette enfant réussit à s’enfuir de sa cage pour y revenir à la fin de sa vie parce qu’on ne dépasse jamais son enfance et qu’elle a besoin de dire à sa famille qui n’est pas la sienne la vérité sans réaliser qu’en boîte de nuit, on a envie de s’amuser pas d’ouvrir les yeux et d’être au contact de la réalité. On veut boire, manger, danser, forniquer et tout ce qui gâche la fête dérange. La petite aveugle n’a donc jamais eu aucune chance. Sa mère le sait et fait de sa fille un godemiché. L’irréparable est possible et peut-être même inévitable puisque les familles qui vivent en boîte de nuit sont d’abord et surtout des réservoirs inépuisables d’envies, de ressentiments et de haines éternelles plus ou moins affichés. Cet inceste est quasiment sucré dans ce monde de viveurs, de jouisseurs et de pharisiens qui deviennent prédateurs parce que cela paye et est attendu.

Le njitapage de Fotso Victor

Bien que j’aie des liens intimes avec l’irréparable, écrire ce livre m’a pris 12 ans. L’histoire m’est venue alors que je n’avais pas les outils et le gras pour la raconter. J’étais au milieu d’un drame et je regardais une tragédie : le njitapage de Fotso Victor. J’avais encore des illusions sur le Cameroun sans savoir qu’il ne sait que briser les cœurs et sur ce que je pensais ne pouvait pas arriver à une légende africaine et à sa fille handicapée surtout si elle est avocate. Mes trois opérations, mon amputation, mon périple belge, le barreau de Bruxelles et la populace d’en haut camerounaise m’ont ouvert les yeux. Être broyée a élevé mon écriture en la rendant plus incisive et en donnant à mon imagination plus de souffle. Pour écrire un roman aussi violent, il était indispensable de vivre avec le fait que ses histoires ont beau être fictives, elles parlent du vrai. J’ai dû apprendre à apprivoiser ma colère pour enfermer mes démons dans un livre.

Faire plus petite que je ne l’étais

So what ? J’avais moins de 13 ans lorsque j’ai annoncé à mon père que j’allais écrire des livres.  Il ne m’a pas comprise et surtout il ne m’a pas crue tellement cela lui semblait grotesque et impossible. L’illettré qu’était Fotso Victor ne pouvait même pas concevoir que son seul enfant handicapé pouvait avoir ce don-là. Dans son milieu, dans son monde, la littérature n’était pas considérée parce qu’elle était non africaine donc trop d’ailleurs pour être possible sur un continent qui est le berceau des dominations. Les écrivains étaient des aliens. Mon père qui rêvait et pensait que je pouvais devenir médecin, avocate en dépit de mon handicap mais pas écrire des livres et m’a donc demandé de rabaisser mes ambitions. C’est la seule fois de ma vie, qu’il m’a dit de faire plus petite que je ne l’étais.

Il pressentait bien qu’il vivait dans un Cameroun, sur un continent qui a beau avoir besoin désespérément d’écrivains et de littérature mais ne sait pas en produire hanté par son passé et violenté par son présent. Il est fondamental de raconter l’Afrique afin que la vie africaine ait une valeur intrinsèque. Dans un Cameroun qui s’écrit et se lit en devenant conscient de ce que peut la littérature, les dignes du fils du pays ne finissent pas comme des vieux nègres sans médaille à l’Hôpital Américain de Paris. Le peuple et ses populaces d’en bas et d’en haut comprennent qu’il y a des hontes communes. So what ? Avec un roman de 270 pages, je fais ce que nos aînés faisaient si bien autrefois : parler en paraboles pour prévenir, ne pas avoir à guérir et à manger leur pain noir en n’ayant que leurs yeux pour pleurer devant l’irréparable.

L’Intime dénouement de l’irréparable s’achève avec le sacrifice d’un père pour sa fille et cette dernière qui se lamente ses bras en réalisant ce qu’il a mal fait pour elle et que par amour pour lui, elle va devoir l’assumer et le porter toute sa vie. L’irréparable est payé presque toujours par les générations suivantes. Pour le comprendre, il faut imaginer Fotso Victor sur son lit de mort et lire ce que sa mère qui boîte avec obstination, dont on a volé le deuil en njitapant le fils, écrit.

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