Carthage : le Gabonais Imunga Ivanga décroche le Tanit d’Or

Soirée animée et controverses entre jury et public ont caractérisé la clôture des dix-huitième Journées Cinématographiques de Carthage, dont pourtant le déroulement même n’avait pas, cette année, suscité la passion et l’enthousiasme accoutumés.

Le jury du Festival, présidé par l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, et composé notamment de l’actrice française Fabienne Babe, du musicien sénégalais Warsi Diop, du cinéaste algérien Bouaâlem Guerdjou, et bien évidemment du producteur tunisien Ahmed Attia, a pris ses responsabilités en défendant une vision optimiste du cinéma d’Afrique et du Maghreb : tourné vers l’avenir, la jeunesse, et le renouvellement d’un art en quête de financements, mais plein d’inspiration…

Le Tanit d’Or est allé au film  » Dolé  » du Gabonais Imunga Ivanga ainsi, qui met en scène les exploits d’une bande de jeune dans un faubourg déshérité de Libreville. Vision sans concession mais sans amertume d’une société africaine aux prises avec les maux du monde contemporain, mais pleine de vie, de sagacité et d’inventivité. Afrik.com vous avait, parmi les premiers, fait part de l’attention que ce film avait recueilli dans le jury du Festival !

Les Tanit d’Argent et de bronze vont au film  » Les portes fermées  » de l’Egyptien Atef Hetata, et  » Sois mon amie  » du tunisien Naceur Ktari, par ailleurs distingué au titre du meilleur second rôle féminin en la personne de Sonia El Ati.

Blessures d’Algérie

Le Prix spécial du jury a été attribué au long métrage  » Les diseurs de vérité « , de l’Algérien Karim Traïdia, qui nous avait déclaré quelques jours avant la projection de son film :  » Je vis la majeure partie de mon temps en Hollande, je me sens à moitié français, et pourtant ce que j’ai de plus profond et de plus fort à dire concerne et concernera toujours les blessures de l’Algérie. » Ce langage venu du coeur a visiblement touché un jury sensible aux drames vécus par l’Algérie au cours de la dernière décennie.

Côté  » court métrage « , la Tanit d’Or va à  » Mabrouk Again  » de Hany Tamba (Liban), le Tanit d’Argent au film  » Le Cercueil « , de Naji Mohamed Abou Sabaâ (Libye) et le Tanit de bronze a récompensé  » Article 15 bis  » de Balufu Bakupa Kanyinda (République Démocratique du Congo). Beaucoup d’autres auraient pu être distingués, car l’émotion dégagée par de nombreux courts métrages était très forte : peinture très noire des sociétés du Maghreb et du Moyen-Orient déchirées entre traditions et modernité, entre religion et liberté, entre frustrations sociales et appétits de sexualité débridés…

Bassam Samra, prix d’interprétation

Dans ce palmarès, comme dans la sélection officielle, on peut noter la volonté du jury de Carthage de pousser à un renouveau du cinéma africain, à travers le grand nombre de premières oeuvres regardées (huit premières oeuvres parmi les 20 longs métrages proposés), et distinguées. Parmi celles-ci, le Prix de la première oeuvre est allé à  » No man’s love  » de Nidhal Chatta (Tunisie), dont l’un des interprètes, Féthi Heddaoui, obtenait également le Tanit du meilleur second rôle masculin.

Les deux principaux prix d’interprétation allaient pour leur part à Bassam Samra, pour son rôle dans le film  » La Ville  » de l’Egyptien Yousri Nasrallah, et pour le meilleur premier rôle féminin, à Salima Ben Moumen, pour son rôle dans le film tunisien  » Sois mon amie  » de Naceur Ktari.

Parmi les moments d’émotion qui parsemèrent la soirée, dans le grandiose cadre offert par  » Le Colisée « , à Tunis, on notera l’ovation décernée par l’assistance à Talel Abou Rahma, cameraman de France 2 qui a filmé la mort en direct du petit palestinien Mohammed Dorra, images qui ont fait le tour de la terre, dont la récompense fut remise, en l’absence du journaliste, à l’Ambassadeur de l’Autorité Palestinienne à Tunis. Ovation également lors de la remise du Pris de l’Organisation Mondiale de la Protection de la Propriété intellectuelle (OMPI) à Tahar Chériaâ, fondateur des Journées Cinématographiques de Carthage. Ovation enfin pour le Prix d’hommage au cinéaste malien Cheikh Oumar Sissoko, et l’octroi à titre posthume du Prix du décor à La décoratrice Claude Bennys, tragiquement disparue à la veille des JCC.

Il restera de ce Festival un regret : qu’il n’ait pas su emporter la passion des cinéphiles de Tunisie, du Maghreb et du reste du monde, comme avaient pu le faire certaines éditions précédentes. Mais il en restera aussi cette certitude : une nouvelle génération est en train de se lever qui du Nord au Sud de l’Afrique s’apprête à renouveler le cinéma, sans avoir peur d’en faire un révélateur des réalités contemporaines. Constat de bonne santé, paradoxale, malgré les difficultés et les privations, et constat d’une ambition constante des créateurs, qui incite à l’optimisme pour la suite.

Voir l’article : Le Gabon des banlieues défie le jury de Carthage.