Caricatures : qui profite du prophète ?

On peut légitimement s’interroger sur le laps de temps qui s’est écoulé entre la publication des caricatures par le journal populiste danois Jyllands-Posten (le 30 septembre 2005) et le gonflement actuel d’une crise en voie de mondialisation. Analyse de notre partenaire du Gri Gri International.

De notre partenaire le Gri Gri

À Copenhague, début novembre, un collectif de onze ambassadeurs de pays arabes emmené par l’Egypte demande audience au Premier ministre danois, Anders Fogh Rasmussen. Chef d’une coalition libéralo-démocrate soutenue par l’extrême- droite, et surtout fort d’un des PIB (produit intéroeur brut) par habitant les plus élevés du monde, M. Rasmussen leur oppose une cinglante fin de non-recevoir. Le Premier ministre du Danemark n’a pas de temps à perdre avec des diplomates du Sud…

Arrogance de nanti pétrie de certitudes réformées, M. Rasmussen n’avait pas prévu que l’ambassadeur d’Egypte à Copenhague saisirait son ami Amr Moussa, secrétaire de la Ligue arabe. Ni surtout qu’une délégation d’imams danois entreprendrait une tournée dans plusieurs pays arabes afin de mobiliser les organisations religieuses les plus conservatrices, dont les Frères musulmans et l’Organisation de la conférence islamique (OCI). Et pour emporter davantage d’adhésion, ce petit commando d’imams n’a pas hésité à confectionner des caricatures supplémentaires représentant notamment le prophète sous les traits d’un… cochon.

Double langage et manipulation.

La monarchie saoudienne, qui ne rate jamais une occasion de prouver sa légitimité de gardienne de l’orthodoxie sunnite, en fait des tonnes, talonnée par Téhéran, qui, au nom du monde chiite, ne veut pas être en reste. Là-dessus, plusieurs journaux européens, dont le quotidien en faillite France-Soir, à l’affût des pulsions les plus démagogiques, re-publie lesdites caricatures au nom d’une très formelle solidarité avec le tabloïd danois.

Rappelant l’affaire des Versets sataniques de Salman Rushdie et celle de l’assassinat du cinéaste néerlandais Theo Van Gogh, ces mauvaises caricatures vont alimenter une de ces mauvaises polémiques «globales» qui donnent raison aux aficionados de la guerre des civilisations, de la guerre mondiale contre le terrorisme et, parallèlement, à tous les agités des communautarismes, la confrérie des Frères musulmans et ses nombreuses succursales internationales en tête.

Le 2 février dernier, les autorités danoises vont à Canossa. Le Premier ministre reçoit – cette fois-ci – 71 membres du corps diplomatique, en admettant le caractère déplacé des dessins sataniques, sans, toutefois, pouvoir présenter des excuses d’Etat pour les «méfaits» d’un organe de presse privé. Sans vraiment convaincre, le ministre danois des Affaires étrangères, qui prétend être l’inventeur des accords d’Oslo et de la Feuille de route, en rajoute beaucoup dans l’amitié dano-arabe.

Quoiqu’il en soit, on ne peut que souligner la disproportion entre ces mauvaises caricatures et cette campagne d’indignation planétaire qui ferait mieux de se concentrer sur les vraies questions… comme la non mise en œuvre de la Feuille de route qui prévoyait l’installation d’un État palestinien avant la fin de l’année 2005.

Aminata Ouédraogo, de notre partenaire le Gri Gri