[Cannes 2013] Michael B. Jordan : «J’aurai pu être Oscar Grant»

L’acteur américain Michael B. Jordan est Oscar Grant dans « Fruitvale Station » de Ryan Coogler, présenté à Un Certain Regard et dont le palmarès sera connu ce samedi. Le comédien livre une belle performance en interprétant cet Afro-américain de 22 ans tué par un policier en 2009 aux Etats-Unis. Il explique son approche du rôle. Entretien.

Afrik.com : Ryan Coogler a pensé très tôt à vous pour incarner Oscar Grant, dont le meurtre par un policier en 2009, est le sujet de « Fruitvale Station » présenté à Un Certain Regard au Festival de Cannes. Comment réagit-on dans ces conditions ?

Michael B. Jordan :
Cela m’a poussé à travailler encore plus parce que je ne voulais pas le décevoir. Les enjeux sont devenus plus importants. Ils l’étaient déjà beaucoup du fait que j’incarne un personnage réel si peu de temps après sa mort. Sa famille, notamment sa fille, verrait le film et je voulais m’assurer que personne ne serait déçue.

Afrik.com : Est-ce que c’est un rôle plus difficile justement à cause de tous ces enjeux que vous venez d’évoquer ?

Michael B. Jordan :
Cela n’a pas été difficile mais je savais qu’il fallait que je travaille beaucoup, que je sois préparé. Je suis allé à Oakland (ville située dans la baie de San Francisco où vivait Oscar Grant au moment du drame, ndlr) un mois avant le début du tournage. J’ai passé du temps avec la mère d’Oscar Grant, sa fiancée et ses meilleurs amis. Je voulais mieux le connaître parce qu’il n’y avait pas de vidéos, d’enregistrements de lui. Je ne voulais pas l’imiter mais le représenter, incarner ses combats et ses convictions. C’est l’approche que j’ai décidé d’adopter. Cela n’a pas été difficile parce que j’aurais pu être Oscar Grant. Je prenais souvent le train entre New Jersey et New York. Même si ce ne sont pas des situations aussi extrêmes que le meurtre d’un homme, j’ai vu si souvent des policiers interpeller des passagers… J’en ai vraiment fait une affaire personnelle.

Afrik.com : Entre l’affaire Trayvon Martin, ce qui s’est passé à Los Angeles il y a quelques années et le drame de la famille Grant, on a envie de savoir ce qu’on éprouve aux Etats-Unis quand on est un jeune noir Américain. Bien évidemment, vous êtes un acteur et n’avez donc pas le même parcours qu’Oscar Grant mais tout de même. Quelle attitude adopte-t-on dans un tel contexte ?

Michael B. Jordan :
Je n’ai pas toujours été acteur. Je suis originaire du New Jersey, du ghetto. J’ai perdu des amis dans des situations comparables. Parfois, c’est très dur de vivre comme ça, dans cette idée que cela pourrait vous arriver. D’autres communautés n’ont pas à vivre avec cette pression. Etre un homme noir aux Etats-Unis relève évidemment du vécu. Le fait que je sois acteur ou dans la situation qui est la mienne aujourd’hui ne rend pas les choses plus faciles à gérer. J’ai un frère, des amis… J’essaie de trouver les bons termes pour exprimer ce que je ressens parce que c’est à la fois simple et complexe. Le film renvoie à notre humanité, à la façon dont nous pouvons nous comporter les uns avec les autres sans tenir compte de notre couleur de peau ou de notre origine sociale. Si on quitte la salle de cinéma en réfléchissant à comment ne pas juger trop vite les gens, à la façon dont on peut devenir une meilleure mère, fiancée, fille ou encore un meilleur frère, en somme une personne meilleure, c’est un bon début. C’est dans cette dynamique que se trouvait Oscar Grant. Comme tous les êtres humains, il a fait des erreurs. Dans des situations telles que celle nous décrivons, on est souvent jugé par des personnes qui ne nous connaissent pas. Ce qui peut-être à l’origine de deux approches totalement différentes pour appréhender ce rôle : dépeindre Oscar Grant soit comme un saint, soit comme un monstre. C’est pourquoi, il était important de se faire une idée la plus juste possible de l’homme à travers ceux qui l’avaient connu. Les choses ne s’amélioreront que si nous continuons de parler de ces drames. On ne peut pas fermer les yeux ou faire comme si ça n’arrive jamais aux personnes de couleur ou celles appartenant aux milieux sociaux les plus défavorisés. C’est pour cela que le film constitue un pas dans la bonne direction : il permet d’ouvrir le débat. Les changements se feront bien évidemment sur plusieurs générations mais j’espère juste que mon travail contribuera, en partie, à permettre de surmonter toutes ces barrières.

Afrik.com : Vous incarnez Oscar Grant avec beaucoup de naturel. Mais on se doute bien que cela est le résultat de beaucoup de travail. Quelles ont été les scènes les plus difficiles pour vous ?

Michael B. Jordan :
Il y en a une dans la prison lors de la visite de la mère d’Oscar Grant (les adieux sont déchirants, ndlr). J’adore ma mère et je n’ai jamais vécu cela avec elle. C’était donc difficile pour moi de m’imaginer dans une telle situation. L’autre scène est celle avec le chien (il est renversé par une voiture, ndlr) parce que cela me renvoyait à la mort d’un ami très cher. J’ai toujours pensé que j’aurai pu être auprès de lui à ce moment-là. Personne ne devrait mourir tout seul. Oscar n’a pas envie de voir ce chien mourir seul. Pendant cette scène, j’ai eu l’impression que mon meilleur ami mourait une seconde fois.

« Fruitvale Station » de Ryan Coogler

Avec Michael B. Jordan, Melonie Diaz et Octavia Spencer