
Longtemps associé au kif du Rif, aux circuits clandestins et au trafic vers l’Europe, le cannabis marocain change progressivement de statut. Rabat ne cherche plus seulement à tolérer ou encadrer une culture enracinée depuis des générations. Le Royaume tente désormais de la « verdir » et la sortir de l’ombre. En l’encadrant et en la soumettant à des normes sanitaires le Maroc veut la faire entrer dans les coopératives, les laboratoires, les pharmacies et les circuits d’exportation.
Depuis l’adoption de la loi de 2021 sur les usages licites, le Maroc autorise la culture, la transformation et l’exportation du cannabis à des fins médicales et industrielles, tout en maintenant l’interdiction de l’usage récréatif. L’objectif affiché est double : améliorer les revenus des paysans et les soustraire aux réseaux de contrebande qui verrouillent historiquement la région.
Le passage d’une culture de clandestinité à une matière première stratégique est une évolution stratégique du Royaume. Le cannabis marocain doit pouvoir être tracé et la fabrication et l’extraction de principes actifs bien encadré pour rentrer dans la composition des compléments alimentaires, cosmétiques ou médicaments.
Cette mutation a été actée en 2026 avec l’exportation d’un premier extrait de cannabis à usage médical conforme aux standards internationaux GMP. Développé par les laboratoires Sothema et Cannaflex Maroc à partir de la variété locale Beldia, ce produit revendique une traçabilité complète, de la plante jusqu’au conditionnement. En transformant cette variété traditionnelle du Rif en argument industriel, le Maroc veut simposer comme un acteur de la pharmacie du cannabis.
La dimension sociale du cannabis
Au-delà de l’aspect industriel, la dimension sociale s’impose comme la priorité du projet. Des centaines de milliers de personnes dépendent directement ou indirectement de cette plante dans le nord du pays. Dans un Rif marqué par l’enclavement et un sous-développement chronique, le cannabis est l’une des rares ressources réellement viables.
Dans ce contexte, la grâce accordée en août 2024 par Mohammed VI à près de 5 000 personnes poursuivies ou condamnées pour culture illégale a envoyé un signal politique. L’enjeu était de lever le principal frein psychologique à la légalisation car les agriculteurs pouvaient difficilement rejoindre la filière officielle tant qu’ils vivaient dans la peur d’une arrestation. Le cannabis médical sert ainsi aussi d’outil de pacification entre l’État et une région longtemps méfiante à l’égard du pouvoir central.
Sur le papier, la transition s’accélère. Les autorisations se multiplient et l’ANRAC, l’agence marocaine de régulation, encadre désormais l’ensemble de la chaîne de valeur. Pourtant, le basculement reste encore timide face à l’ampleur de l’économie parallèle. Le Maroc reste en effet, et de loin, le premier producteur et exportateur de cannabis illégale vers l’Europe. Selon des données reprises par l’Associated Press, le cannabis légal ne couvrirait qu’environ 5 800 hectares dans le Rif, contre 27 000 à 55 000 hectares, selmon les sources, toujours dévolus aux cultures clandestines.
Vitrine ou évolution du kif du Rif
Pour que le cannabis médical ne devienne pas une simple vitrine industrielle au profit des laboratoires et des investisseurs, la filière légale devra se montrer plus attractive que les réseaux informels. Or, sur le terrain, plusieurs petits cultivateurs pointent déjà des lenteurs administratives, des délais de paiement et une rentabilité qui peine à rivaliser avec celle du marché noir.
En s’appropriant la culture du cannabis, l’État marocain cherche à l’absorber pour en capter la valeur et améliorer son image internationale. Reste à savoir si la rigueur des normes pharmaceutiques parviendra à supplanter la flexibilité d’une économie du kif ancrée depuis des générations.




