Cameroun : il faut nuancer les préjugés sur les mangeurs de chair humaine

Après Batouri, à l’Est du Cameroun, en se rapprochant de la frontière centrafricaine, et même en la traversant, il y a des localités où la seule fierté des autochtones, c’est d’avoir eu des ancêtres qui ont bouffé du Blanc, mangé de la chair des divinités. Leurs parents auraient, pendant la période coloniale, dévoré des colons et, grâce à la chair particulièrement juteuse de ceux-ci, ont su affiner leur art de l’assaisonnement.

De nos jours, certains s’arrogent sans complexe les exploits paternels et disent qu’ils ont eux-mêmes cuit des forestiers à l’étuvée ou dégusté des anthropologues précuits par ce soleil tropical qui les avait rougis comme des écrevisses. Les ancêtres des Pygmées ne se sont jamais laissés coloniser, les Blancs ont appris, à leur corps défendant, à les respecter (ou à les craindre, ce qui techniquement revient au même). Cependant que, dans des contrées moins glorieuses, des indigènes se faisaient asservir dans des tâches de portage ou de construction des routes. Des routes, pour quoi faire ! se demandent encore les Pygmées, railleurs jusqu’à la cruauté.

Les Blancs se font rares, les Pygmées meurent de malnutrition
C’est la faute à la décolonisation. Ici, manger de la viande blanche a un sens littéral que vous, les Blancs, auriez tort d’ignorer. Il n’est pas rare qu’entre adolescents, on se dispute sur le point de savoir ce qui du porc ou du singe se rapproche le plus de la saveur de la viande humaine. Auprès de ces anthropophages en herbe, on se demande si le régime alimentaire d’un animal n’influence pas la constitution de sa chair. A l’exception notable des chimpanzés, les singes de chez nous sont des végétariens, ils vivent dans les arbres et ne se nourrissent que de ce que la végétation leur donne (fruits et feuillages).

Alors ces garnements, qui depuis leur naissance mangent des singes (singe se dit dans leur langue « petit homme »), ont le sentiment d’être floués par leurs parents qui se réservent la viande humaine (des touristes égarés, des étrangers solitaires, etc.), pour des ripailles entre initiés. Leurs aînés ont beau agrémenter leur régime de chiens domestiques, de lézards saignants, de criquets grillés, rien n’y fait, les jeunes Pygmées sont comme en état de manque. La première fois que des sœurs se sont installées vers Bipindi (localité pygmée dans le Sud-Cameroun), ça a failli virer au drame. C’est que, toutes nonnes qu’elles fussent, comme la plupart des Blancs, elles aimaient se sécher au soleil, elles bronzaient pendant des heures, alors les petits Pygmées, eux, ça leur retournait les tripes, ils haletaient, des filets de bave s’échappaient de leur gueule, en voyant ainsi ces appétissantes créatures griller, précuire, tout en se mettant des choses onctueuses au corps qui devaient ajouter à leur saveur. A la fin, ces bonnes sœurs n’ont dû leur vie sauve qu’à la bonne parole. Oui, l’Evangile les a sauvées.

Si la cohabitation avec les missionnaires chrétiennes s’est passée sans heurts majeurs, c’est que leurs prêches avaient trouvé leur auditoire. Les jeunes Pygmées auxquels on avait promis pendant la catéchèse qu’ils mangeraient de la chair du fils de Dieu, qu’ils boiraient de son sang, avaient cru à la réparation de l’injustice qui leur était faite par leurs mères et leurs pères et s’étaient sincèrement convertis à cette religion nouvelle.

Les Pygmées, un enjeu écologique ?

Partout où les Blancs ont refusé de mettre les pieds, la civilisation a elle aussi trainé les pieds. Chez les Pygmées, on est conservateur, réac, obscurantiste de père en fils, surtout ne rien changer aux valeurs, la nature est belle telle quelle, surtout donc n’y rien changer. Quand à la télé des Africains voient les images des aborigènes d’Australie ou des Papous de Nouvelle-Guinée, quand au Caire, à Libreville ou à Antananarive, on voit « Un Indien dans la ville », on n’imagine pas qu’il s’agit d’une comédie en dessous de la réalité la plus banale, on ne s’imagine pas que la peinture de cette déconnexion serait plus hilarante si nos vaillants Pygmées étaient mis en scène.

Avoir son Pygmée au Cameroun veut dire avoir son esclave. Vivre comme un Pygmée, c’est vivre sans perspectives, au jour le jour, en claquant tout ce que l’on gagne et en travaillant dans l’unique but de rembourser des dettes de jeux et d’alcool. Les Pygmées sont réputés boire toutes sortes d’alcools, ils boivent comme des trous, fument comme des cheminées, leurs femmes font tout pour les dissuader de travailler dans des emplois de la civilisation. Parce que ça créé un cercle vicieux qui va de l’argent, à l’alcool, du travail aux dettes contractées. Quand ils ne travaillent pas, au moins peuvent-ils chasser. Il y a des minorités, des groupes qu’on dit marginalisés, les Pygmées eux sont carrément d’une autre humanité. Le racisme dont ils sont victimes est plus noir que toutes les outrances que les négriers ont entretenues au sujet des Noirs. Aucun Noir d’aucun continent n’accepterait sans s’indigner brutalement ce que les Pygmées subissent aujourd’hui d’humiliations et de préjugés. Leur passivité, leur ignorance des commodités, cela arrange la majorité.
Je veux bien que les Noirs qui ont traversé l’Océan racontent que le cannibalisme que je dépeins est un canular, une affabulation, un mythe, que je fais un amalgame entre Pygmées qui n’ont jamais mangé d’humain et natifs de la frontière centrafricaine, que cet humour noir n’est pas digne d’un Africain (Hé bé !), mais la réalité est têtue. Quand on parle de braconnage, grand fléau s’il en est en Afrique centrale en général et au Cameroun en l’occurrence, ce ne sont pas tant les ivoires qui manquent au compte… On braconne du gibier surtout en raison de sa chair, et la viande la plus estimée de toutes est celle du singe.

Nulle part en Afrique cannibale, un restau qui se respecte ne manquera de mentionner à son menu de la viande de singe, si vous payez le prix juste, peut-être un proprio vous sortira-t-il du fond de son grenier un reste de bras humain boucané. C’est par dépit si les Africains se sont mis à la viande de singe, le proverbe français qui dit que « à défaut des grives, on mange des merles » se dit, chez les Pygmées, « faute d’humains, on se nourrit des simiens » (les simiens, en zoologie, c’est les singes, même les Pygmées le savent !). La viande de ce primate, en comparaison, n’est rien par rapport à la viande humaine, si gouteuse, si fibreuse, savoureuse même avec un minimum d’épices, les parties féminines par exemple font des mets si relevés.

Et quand vous entendez parler du trafic d’organes au Cameroun, de ces jeunes filles qui sont tuées à des fins sacrificielles, ou des ossements qui sont déterrés pour être vendus on ne sait où, souriez, refusez d’être naïfs : il n’y a pas, chez nous, de clinique qui puisse réussir la plus banale greffe d’organes ! Les mystiques n’ont rien à faire des organes… Tout cela, mesdames, messieurs les Blancs, c’est une histoire de mangeurs de chair humaine, de gourmets cannibales qu’aveugle leur appétence de bonne chère. Tenez-vous le pour dit, les mutilations de jeunes filles, c’est pas de la sorcellerie, c’est du cannibalisme. Si d’aventure, mesdames les Blanches, il vous prenait l’envie de vérifier ces affirmations, en allant dans une forêt du Bassin du Congo, mettez-vous donc à bronzer, toute nue, au soleil, comme une offrande vivante, devant de petits sauvageons, et guettez leurs réactions, leurs cris émoustillés, observez tout cela et reparlons-en si vous survivez à votre « envie de vérifier » .