C comme contemplation

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

C

CONTEMPLATION

Assise dans le TGV de retour de Marseille, je passe de longues heures à contempler, comme j’aime toujours le faire en voyage, les paysages qui s’offrent à mon regard. Paysages magnifiques de France, champs impeccables, propreté, routes bien tracées, villages d’Epinal parfaits.

La richesse d’un pays, son degré d’organisation, se lisent d’abord dans les paysages, à l’œil nu. La prospérité de la France, la générosité de sa nature, qui en est historiquement le premier fondement, sont devant mes yeux. Ici, aujourd’hui, nuls paysans et paysannes le dos courbé; nul enfant pied nu; nulle femme marchant un fagot sur la tête; nulle maison en boue nue*[[<*>Cet étonnement face à l’organisation du paysage de France, tous les émigrants venant du Sud le perçoivent, ainsi qu’en témoignent les récits recueillis par le journaliste Farid Haroud, Premiers jours en France, Autrement, 2005.]].

Je regarde autour de moi: les gens sont plongés dans des magazines, dans leur ordinateur, dans des mots croisés ou dans leur sommeil. Peu de rêveurs à la fenêtre.

Dans le récit véridique et indirectement drôle de sa relation de voyage en France, Idriss Al Amraoui, envoyé du Sultan du Maroc en 1860, découvre le train, empruntant cette même ligne, et s’émerveille pareillement des paysages. Mais il s’étonne: de si beaux paysages, et personne pour les contempler!

« Les Français ne savent pas jouir convenablement de ces beautés, ni venir s’asseoir au bord de ce fleuve pour passer des moments agréables, ni parcourir à cheval ces prairies… Ils passent plutôt comme des démons, des possédés, montés sur des chars de fer et de feu, qui déchirent le paysage » **.[[<**>Idriss Al Amraoui, Le paradis des femmes et l’enfer des chevaux, Editions de l’Aube, 2002.]]

En Tunisie, à Korbous ou à La Marsa les soirs d’été, les familles viennent s’asseoir, boire le thé qu’elles ont apporté, et admirer simplement le paysage exceptionnel et quotidien qui est le leur. A Zahlé, au Liban, chez ma tante Najat, nous nous installons les soirs d’été sur la terrasse, pour contempler la nuit étoilée en fumant un narguilé, sans nécessairement beaucoup parler.

Ne rien faire, rêvasser : les Occidentaux appellent cela « perdre son temps ». En arabe, on dit : « prendre son kif » (netkayyaf) – kif signifie plaisir. C’est cette oisiveté apparente des Orientaux qui avait surpris les voyageurs en Orient au XIX° siècle. (En Occident, pour admirer la beauté d’un paysage, ou passer du temps à « ne rien faire », il faut un alibi – pêche, randonnée, voile, pique-nique, bronzage,… – c’est-à-dire: une activité déclarée).

Je garde au plus profond de moi ce goût immodéré de « ne rien faire » face au spectacle de la beauté du monde, mais est-ce ne rien faire que prendre conscience, de tous ses sens, de cette beauté offerte, et de la joie d’exister? Chez nous, ce que les Occidentaux appellent perdre son temps nous le nommons au contraire le prendre, appliquant à la lettre la sagesse antique et universelle du Carpe Diem – née, non par hasard, sur ces mêmes rives de la Méditerranée. Ne rien faire se dit fare niente en italien: le farniente fait partie de ma culture natale.