Burundi-Rwanda : la main tendue de Ndayishimiye, entre appel au dialogue et exigence sécuritaire


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Evariste Ndayishimiye et Paul Kagame
Evariste Ndayishimiye et Paul Kagame

Par-delà des années de défiance et de ruptures diplomatiques, le Président burundais tente de rouvrir une brèche dans les relations avec Kigali. Évariste Ndayishimiye ramène la balle à terre pour tenter de renouer le dialogue avec son voisin rwandais.

En appelant à l’extradition des responsables du groupe armé Red Tabara, Bujumbura affiche une volonté de normalisation fondée sur la sécurité régionale et le dialogue politique, dans un contexte des Grands Lacs toujours marqué par les logiques de confrontation.

Une initiative diplomatique sous haute tension sécuritaire

Lors de la cérémonie d’échange de vœux avec le corps diplomatique et consulaire accrédité au Burundi, le 14 janvier 2026, le Président burundais, Évariste Ndayishimiye, a formulé un message à la fois ferme et conciliant à l’endroit du Rwanda. Il a appelé Kigali à extrader les responsables du mouvement Red Tabara, qualifié de « groupe terroriste » par Bujumbura, estimant que leur présence sur le sol rwandais constitue une menace directe pour la sécurité nationale du Burundi.

Le Président burundais fait cette déclaration dans un contexte régional particulièrement inflammable. Les accusations burundaises de soutien rwandais à Red Tabara s’inscrivent dans une dynamique plus large de rivalités sécuritaires, ravivées par la résurgence de la rébellion de l’AFC/M23 dans l’est de la RDC, mouvement que les Nations unies attribuent également à un appui rwandais. Le Burundi, allié militaire et politique de Kinshasa, se retrouve ainsi en opposition frontale avec Kigali sur plusieurs théâtres de crise.

Red Tabara, nœud central de la discorde

Pour Bujumbura, Red Tabara représente le cœur du différend avec le Rwanda. Né dans le sillage de la crise politique burundaise de 2015, ce groupe armé est accusé d’être structuré, financé et hébergé depuis l’étranger, notamment au Rwanda. En demandant explicitement la remise de ses dirigeants, Évariste Ndayishimiye fait de la question sécuritaire un préalable à toute normalisation durable des relations bilatérales.

Le Président burundais a toutefois pris soin d’inscrire cette exigence dans une rhétorique de bon voisinage et de rejet de la violence comme moyen d’action politique. Son discours vise à présenter le Burundi comme un acteur responsable, attaché à la stabilité régionale, tout en renvoyant au Rwanda la responsabilité d’un geste concret en faveur de l’apaisement.

Le dialogue comme alternative à l’escalade

Au-delà de la question de Red Tabara, Évariste Ndayishimiye a insisté sur le fait que les relations diplomatiques entre les deux pays ne sont pas formellement rompues, malgré la fermeture des frontières et la suspension des échanges officiels depuis 2024. Il a appelé Kigali à exprimer clairement ses éventuels griefs à l’encontre du Burundi afin d’ouvrir un cadre de discussion franc et définitif.

Cette posture traduit une volonté de rompre avec la spirale des accusations mutuelles qui caractérise les relations burundo-rwandaises depuis plus d’une décennie. En se disant prêt à « s’asseoir autour de la table », le chef de l’État burundais cherche à repositionner son pays comme un acteur du dialogue, conscient du coût humain, économique et politique des conflits armés dans la région.

Kigali sur la défensive, une région sous pression

De son côté, le Rwanda a toujours rejeté catégoriquement les accusations burundaises, qu’il juge infondées. Kigali les replace dans un jeu régional plus large, mêlant rivalités d’influence, enjeux économiques – notamment autour des ressources minières de la RDC – et héritages historiques et ethniques encore sensibles dans les Grands Lacs.

Cette divergence de lecture illustre la profondeur du fossé entre les deux capitales. Si l’arrivée au pouvoir d’Évariste Ndayishimiye en 2020 avait suscité un timide espoir de réchauffement, celui-ci s’est rapidement dissipé avec l’engagement militaire du Burundi aux côtés de Kinshasa contre le M23. La fermeture répétée de la frontière, déjà observée en 2015 avant une réouverture en 2022, témoigne de relations cycliques, oscillant entre détente prudente et crispation brutale.

Une main tendue aux contours incertains

L’appel de Ndayishimiye à l’extradition des responsables de Red Tabara constitue à la fois un geste politique et un test diplomatique. Pour le Burundi, la sécurité intérieure et la stabilité régionale sont indissociables. Pour le Rwanda, accepter une telle demande reviendrait à reconnaître implicitement des accusations qu’il conteste vigoureusement.

Dans une région où les conflits sont rarement bilatéraux et toujours imbriqués dans des équilibres plus larges, la main tendue de Bujumbura ouvre une fenêtre de dialogue, mais sans garantie de réciprocité. La question qui se pose à présent est de savoir si Kigali saisira cette occasion pour engager un processus de désescalade, ou si cette initiative restera un signal isolé dans un paysage géopolitique dominé par la méfiance et les rapports de force.

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Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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