Burkina Faso : Pourquoi ça grogne autant ?

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Constituée aux lendemains des violentes manifestations urbaines contre la vie chère de l’année passée, la coalition nationale contre la vie chère, la corruption et l’impunité, a repris du service le 26 mai dernier à travers une journée dite de protestation nationale. A 18 mois des élections présidentielles au Burkina Faso, la grogne sociale se fait de plus en plus forte et les relations entre le gouvernement et ses partenaires sociaux sont des plus tendues. Mais pourquoi le front social burkinabè est-il si bouillant malgré les tentatives du gouvernement pour endiguer les effets pervers de la flambée des prix des produits de grande consommation ? Pour en en savoir davantage, Afrik.com a rencontré El Hadj Mamadou Nama, le président de cette coalition, qui promet déjà des lendemains chauds.

president-coalition-vie-che.jpgAfrik.com : Pourquoi ces grèves en cascade depuis le début de l’année alors que le gouvernement dit faire des sacrifices énormes pour les travailleurs ?

El Hadj Mamadou Nama :
Nous protestons parce que les maigres résultats engrangés par notre forte mobilisation sont aujourd’hui remis en cause. En dépit de la chute vertigineuse des prix des hydrocarbures au niveau mondial, ils sont toujours élevés pour les citoyens moyens à l’échelle nationale. Nous disons donc qu’il faut baisser les prix des hydrocarbures, car c’est justement leur coût élevé qui engendre la flambée des prix des autres produits. Prenons l’exemple du prix du transport Ouaga-Bobo (entre la capitale politique et la capitale économique distante de 365km, ndlr ). Ce trajet coûtait 4 000 f CfA ( à peu près 6 €) avant la crise, il est aujourd’hui passé à 6 000 f Cfa (soit plus de 9 €). C’est toujours très cher. Et pourtant, les vendeurs de céréales, de volaille, tout le monde calcule son petit bénéfice en fonction du prix du carburant. Mais aujourd’hui, on constate que le transport de la marchandise coûte beaucoup plus cher que la marchandise elle-même. L’Etat n’a pas fait de gros efforts en ce qui concerne le prix des hydrocarbures. Le gouvernement prétend que du fait des subventions qu’il a consenties au moment des fortes hausses, la Société nationale des hydrocarbures du Burkina (SONABHY), a accumulé des pertes importantes qu’elle doit combler. Nous comprenons très bien qu’il faut résorber le déficit de la SONABHY, si déficit il y a, mais nous disons également que le consommateur ne porte pas cette responsabilité. Nous avons demandé qu’on ouvre le secteur d’importation des hydrocarbures à plusieurs compagnies, à plusieurs personnes. Mais ça m’a tout l’air d’être un domaine très protégé : il n’y a que quelques petits favorisés qui ont droit au transport des hydrocarbures. Pourtant si la possibilité était donnée à tous de faire venir des hydrocarbures et que la SONABHY joue son rôle régalien, à savoir celui de contrôle, on aura certainement des hydrocarbures moins chers.

Afrik.com : Cela justifie-t-il votre revendication pour un relèvement des salaires et pensions de 30% à compter de janvier 2009, aussi bien pour les salariés du public que ceux du privé ?

El Hadj Mamadou Nama :
En ce qui concerne le salaire des travailleurs, nous sommes insatisfaits de leur pouvoir d’achat. Et nous pensons que la force de travail des uns et des autres doit être revalorisée afin de traiter de façon conséquente les travailleurs pour leur permettre de faire face à leurs charges multiples. De toutes nos revendications, il n’y en a eu aucune qui ait été pleinement satisfaite. Il y a eu des efforts qui ont été consentis, notamment au niveau du secteur privé, du parapublic et même du public. Mais aujourd’hui ces acquis sont annihilés par la cherté de la vie. N’oubliez pas que le travailleur n’a pas que sa famille nucléaire à charge.

Afrik.com : Les 12 et 13 mai, les fonctionnaires débrayaient afin que les effets financiers de leurs avancements annuels, bloqués depuis 2006, soient effectifs. Où en sont les négociations que vous avez entamées avec le gouvernement autour de cette question ?

El Hadj Mamadou Nama :
Le gouvernement consent à régler les avancements de 2006 cette année. Cela veut dire que les gens seront payés incessamment. Par contre, il renvoie en 2010 le paiement des avancements 2007 et 2008. Pourtant, le gouvernement s’était engagé à tout régler en 2009. Maintenant qu’aucune de ces promesses n’est respectée, nous craignons qu’on ne nous renvoie en 2020 pour le paiement des avancements de 2010. Nous pensons qu’il faut purger ces dettes afin que les fonctionnaires qui sont employés fassent correctement leur travail au lieu de passer leur temps dans l’affairisme, bloquant du coup les avancements de leurs propres collègues.

Afrik.com : Depuis avril, les universités publiques sont paralysées. Vous jouez aussi les médiateurs entre les enseignants et le gouvernement. Qu’avez-vous proposé ?

El Hadj Mamadou Nama :
C’est à la demande du gouvernement que nous avons approché les enseignants afin de renouer les fils du dialogue. Nous avons demandé que les différents syndicats d’enseignants puissent être reçus par les autorités et que des discussions franches soient entamées afin de résoudre définitivement les problèmes de l’université de Ouagadougou. Il y a eu le même problème l’année dernière et on a frôlé l’année blanche. On a dû demander aux enseignants de consentir à certains sacrifices afin que l’année académique ne soit pas perdue. On se rend compte que la question est récurrente vu que chaque année les mêmes problèmes se présentent. Cela veut dire que le traitement qui a été fait jusqu’à présent n’est pas efficace. Autrement dit, il faut des solutions définitives afin de permettre à nos camarades qu’ils soient de l’université ou du secondaire, de pouvoir travailler dans des conditions décentes, notamment pour ce qui est de leur traitement, des questions liées à leur logement et à certains avantages liés à leur profession.

Afrik.com : Au cours de vos différentes marches de protestations, vos clamez plus de liberté pour les travailleurs. Quelle est justement la situation actuelle des libertés syndicales au Burkina ?

El Hadj Mamadou Nama :
Les atteintes aux libertés se multiplient. Le conseil des ministres a pris des sanctions abusives contre des responsables et militants syndicaux. En dépit de nos dénonciations, les affectations arbitraires infligées à des militants et responsables syndicaux ont été maintenues. Il y a par exemple des restrictions concernant la liberté de réunion et de manifestation sur la voie publique. On nous empêche d’emprunter certaines voies lors de nos manifestations, comme si celles-ci étaient construites sur une autre planète. Mais elles ont été construites au Burkina grâce aux efforts de tous. Par conséquent, il n’y a pas de raison pour que certains aient le droit de les emprunter en roulant à vive allure avec des sirènes, et qu’au même moment on nous en interdise l’accès. Pourtant, nous ne faisons que marcher poliment, gentiment et respectueusement. Nous allons nous adresser incessamment à qui de droit afin qu’on nous ouvre ces voies parce que nous ne sommes pas obligés de passer par Bilibambili (quartier populaire de Ouagadougou où pullulaient des travailleuses du sexe. Détruit sous le régime révolutionnaire de Thomas Sankara, il a cependant gardé sa réputation de quartier malfamé, ndlr) tous les jours pour pouvoir nous exprimer. Dans un pays qui se veut démocratique, les citoyens doivent avoir la possibilité de s’adresser aux institutions de la République et à leurs responsables pour exposer leurs préoccupations.

Afrik.com : Quelle sera la suite du mouvement ?

El Hadj Mamadou Nama :
Elle sera très dure. La marche d’aujourd’hui (26 mai, ndlr) est un test pour mesurer notre degré de mobilisation, de déceler nos failles et nos insuffisances pour nous permettre de les corriger et de mieux revenir à la charge. Les mois qui suivront seront chauds pour le gouvernement et pour tous les services qui ne respectent pas les travailleurs.