Burkina Faso : « Il faut sauver Kafando et Zida »

En milieu de journée de ce 16 septembre 2015, comme une traînée de poudre, la rumeur se répand dans toute la capitale burkinabè : Le RSP a une fois de plus fait irruption au Conseil des ministres. Mais cette fois, tout porte à croire qu’il s’agit d’un coup d’Etat : le Président Kafando, le Premier ministre Zida et deux ministres (selon certaines sources Augustin Loada et Boubacar Ba) sont pris en otages. Récit d’une journée de panique à Ouagadougou.

A Ouagadougou,

L’actualité politique en cette soirée du 16 septembre était essentiellement marquée par la conférence de presse du Mouvement du Peuple pour le Progrès (MPP) au sujet de la campagne électorale à venir. Les journalistes ont répondu massivement à l’appel de ce parti, dès 16 heures. Autour de la table, les premiers responsables de partis comme le NTD, l’AFP, les Forces progressistes, le PDP/PS, Burkina Yirwa, le FSS, le RDS, le RPR, le RPS et les Fronts progressistes… tous les partis qui soutiennent la candidature de Roch Marc Christian Kaboré.

En ville, la brusque tension a entraîné la fermeture des commerces plus tôt que prévu. Les rues habituellement bondées de monde, sont désertes. La peur règne

Pendant que les scribouillards attendaient impatiemment, le principal orateur du jour avance vers le micro et s’excuse en ces termes : « Mesdames et Messieurs, je voudrais, au nom des la coalition des partis qui soutiennent notre candidat, vous remercier pour votre présence. Nous avons voulu faire une conférence de presse sur deux points : le programme de la campagne et le programme de notre candidat. Mais il y a une situation extraordinaire qui est en train de se développer à Kosyam, à savoir que les militaires ont encerclé le Conseil des ministres. Jusque-là nous n’avons pas assez d’informations. C’est pourquoi nous allons surseoir à cette rencontre pour suivre cette situation ».

« Il faut sauver Kafando et Zida, il faut sauver la Transition »

Certains venaient ainsi d’avoir la confirmation de l’info mais d’autres ne cachaient pas leur stupéfaction. Aussitôt la salle se vide et la chasse à l’info commence. En ville, le constat est là : la brusque tension a entraîné la fermeture des commerces plus tôt que prévu. Les rues habituellement bondées de monde, sont désertes. La peur règne. La situation rappelle les heures chaudes que le pays a connues il n’y a pas si longtemps que ça. A la place de la Nation, la mobilisation reprend du service sans un mot d’ordre clair : « Il faut sauver Kafando et Zida, il faut sauver la Transition ». Pendant que certains se dirigent vers la télévision nationale où un face-à-face les a opposés aux éléments du RSP, d’autres convergent vers le rond-point de la Patte d’Oie dans l’intention de faire une percée en direction de Kosyam (?)

Le mot d’ordre est donné par des leaders de la société civile, Hervé Ouattara (CAR), Smockey (Balai Citoyen), Safiatou Lopez (APDC). Tout le monde au rond-point de la Patte d’Oie. La foule, entretemps rassemblée à la place de la « Révolution », s’ébranle vers le rond-point des Nations Unies. Elle tourne à hauteur du feu tricolore face à l’immeuble de l’Education et la voilà plus compacte et plus longue, se dirigeant vers la base aérienne, d’où elle compte rejoindre l’avenue Bassawarga menant directement au lieu du rendez-vous. Le plus remarquable, à part le fait que les croquants deviennent de plus en plus nombreux, c’est les chants hostiles au RSP.

Il est 19h au rond-point de la Patte d’Oie. Les manifestants n’ont pas le temps d’écouter les consignes de leurs leaders. Un comité d’accueil « familial » les attendait sur place. Des tirs de sommations retentissent, illuminant le ciel de balles rouges. Il n’en faut pas plus pour disperser les frondeurs. « On ne voit même pas qui tire », s’écrie un fuyard. Un autre nous fait comprendre que les tireurs sont embusqués derrière les plantes qui décorent le rond-point. Quelques coriaces prennent la résolution d’aller les débusquer. Mais comme s’ils avaient compris cela, les « snipers » sortent de leurs cachettes et avancent à coup de rafales vers la foule éparse. Cette fois, c’est véritablement le sauve-qui-peut.

« Coupez ou on brûle tout ! »

En nous rendant au rond-point de la Patte-d’oie, nous avions notre poste récepteur collé à l’oreille, écoutant notre confrère Oméga. Tout à coup, on entend : « coupez ou on brûle tout ». Et puis, plus rien. Albert Nagréongo, le rédacteur en chef de la radio, qui était en direct du studio, venait en fait de recevoir la visite des preneurs d’otages. Pendant la débandade, nous apprenons qu’Oméga a été incendiée, si bien qu’après la séance de courses-poursuites dans les rues environnantes de la Patte d’Oie, nous voilà en direction de Gounghin, quartier où est situé le média. Il a commencé à pleuvoir. En pénétrant dans le six-mètres sombre et silencieux qui abrite la radio, notre équipe se demandait ce qui l’attendait. Nous voilà dépassant l’entrée du siège de notre confrère sans stopper. Quelques mètres plus loin, nous découvrons des habitants du quartier à l’abri de la pluie sous un hangar de fortune. Visiblement, ils veillent sur leur voisine de radio. Ils nous font savoir que d’autres voisins se trouvaient à ce moment-là à l’intérieur. Nous nous y rendons et constatons cette solidarité. Le rédacteur en chef, Albert Nagréongo, sous le choc, tout comme ses collègues, nous explique ce qu’il s’est passé. Les habitants dans la cour ont juré comme un seul homme de défendre «leur» radio.

« Ils ont aspergé une moto d’essence et y ont mis le feu » (Albert Nagréongo, rédacteur en chef de radio Oméga)

« Nous étions en direct à l’antenne quand on nous a informé que des militaires sont arrivés. J’ai regardé par la fenêtre et j’en ai aperçu trois, à savoir deux en treillis vert olive et un en civil. Ils tenaient un récipient enveloppé par un sachet noir et qui visiblement contenait de l’essence. Ils sont montés et nous ont demandé de tout couper ou ils allaient mettre le feu. Nous nous sommes exécutés, et quand ils se sont rendu compte qu’on a obéi, ils sont descendus et ont tiré en l’air. Il y avait des motos parquées devant l’entrée de la radio. Ils en ont aspergé une d’essence et y ont mis le feu. Et les autres qui étaient à côté se sont enflammées également ; fort heureusement, il n’y a pas eu de blessé.
Plus tôt dans la journée, d’autres étaient venus à bord d’un V8. Ils ont patienté ici une dizaine de minutes, nous disant attendre leur supérieur hiérarchique, sans toutefois le nommer. Et comme il ne venait pas, ils sont repartis ».