Bicentenaire sous haute tension

Les différentes manifestations précédant la célébration du bicentenaire de l’Indépendance d’Haïti laissaient présager le pire. La fête du 1er janvier a effectivement été émaillée de heurts et de manifestations pro et anti-Aristide. L’événement aura un peu plus mis en lumière la crise sociale, politique et économique qui ronge le pays.

Un anniversaire au goût amer. Haïti a fêté le 1er janvier 2004 le bicentenaire de son Indépendance dans une atmosphère plus que tendue. Jeudi 1er, des heurts entre opposants et partisans du Président haïtien Jean-Bertrand Aristide ont fait huit blessés, dont deux par balles. Des manifestations se sont tenues dans plusieurs villes du pays (Gonaïves, Jacmel, Moragoane et Gros-Morne), avant et après le jour de fête, pour exiger le départ du chef de l’Etat. La cérémonie du bicentenaire de Port-au-Prince a été boycottée par l’opposition et l’hélicoptère du Président sud-africain Thabo Mbeki, seul chef d’Etat étranger présent aux réjouissances, a essuyé des tirs. Annulant la visite du Sud-africain à Gonaïves.

Cette atmosphère délétère est le résultat du mécontentement croissant de la population face à la gestion politique, économique et sociale du pays par le Président Aristide depuis sa réélection controversée en 2001. Aujourd’hui, deux tiers des 8 millions d’Haïtiens vivent sous le seuil de pauvreté, le taux de chômage dépasse les 70%, le revenu moyen par habitant n’atteint pas 1 dollar par jour et l’espérance de vie oscille autour de 50 ans.

Gonaïves la contestataire

Une situation qui s’explique par la corruption du régime Aristide mais aussi par une Histoire jalonnée par les difficultés à atteindre un niveau correct de développement. Etat anti-esclavagiste, Haïti a subi un fort ostracisme au 19ème siècle et a dû payer le prix de son Indépendance : 150 millions de francs or réclamés par la France pour indemniser ses colons de la perte de leurs terres. Un embargo international désastreux de 1991 à 1994 et des sanctions économiques depuis 2000, imposées notamment par l’Union européenne et la France, ont peu à peu rendu le petit pays invivable.

Aujourd’hui, l’opposition met l’accent sur le départ d’Aristide. Depuis la mi-septembre, les manifestations de protestation se multiplient. Près de 40 personnes sont mortes et 85 ont été blessées dans les violences politiques, culminant le 5 décembre dernier avec la répression contre des étudiants et des responsables universitaires anti-Aristide. Depuis cette date, trois ministres ont démissionné. Bastion de la contestation : la ville de Gonaïves, là-même où Jean-Jacques Dessalines a proclamé l’Indépendance en 1804. Le groupe dit des « 184 » y réclame la démission sans condition d’Aristide et organise sit-in et rassemblements contestataires.

2004, « année du miel » ?

Pourtant, Aristide, Premier Président démocratiquement élu en 1990 après les 29 ans de dictature de la famille Duvalier, avait soulevé bien des espoirs. L’ancien prêtre des bidonvilles avait ensuite été chassé du pouvoir en 1991 par un coup d’Etat militaire, pour y revenir en 1994, grâce à l’aide des forces américaines et de l’Onu. Son parti a remporté les législatives de 2000, et il a été réélu en 2001, à 48 ans, à la présidence pour un mandat de cinq ans lors d’un scrutin entaché de nombreuses fraudes dénoncées par l’opposition.

Le 1er janvier, Aristide a promis, lors de son discours du bicentenaire, que l’année 2004 serait « l’année du miel ». Elle risque plutôt d’être celle du fiel. Car sur l’île, le blocage politique est total. Le mandat des parlementaires s’achève le 12 janvier, sans perspective immédiate d’élections. Le changement demandé par l’opposition aura-t-il lieu ? « Les Etats-Unis ont fait savoir en fin de semaine dernière qu’ils souhaitaient qu’Aristide termine son mandat, ce qui est un appui voilé au régime en place et un bon point pour le Président. Selon certains journalistes et des sources diplomatiques, la France se serait alignée sur les Etats-Unis. De l’autre côté, il faut savoir que l’opposition haïtienne est dirigée par la bourgeoisie, bien qu’elle ne comprenne pas seulement des membres de cette classe sociale. Et même si une grande partie de la population souhaite le départ d’Aristide, cela ne veut pas dire qu’elle va s’engager auprès de l’opposition officielle », analyse Jean-Michel Hannequin, membre du Collectif Haïti de France, basé à Paris.

Faiblesse des institutions politiques, pauvreté, clivages sociaux et raciaux (notamment entre majorité noire et minorité mulâtre), le cocktail haïtien est explosif. Et pour le moment sans remède.