Berthrand « sexologue » sur Black Map

Berthrand N’Guyen Matoko anime depuis mars une rubrique de sexualité sur le site afro Black Map. Contrairement à ce à quoi il s’attendait, l’écrivain de mère vietnamienne et de père congolais reçoit beaucoup de messages d’homosexuels déclarés ou non. L’auteur du Flamant Noir, lui-même gay, fait le bilan de « Berthrand & vous », pour laquelle il s’est improvisé sexologue.

« Berthrand & Vous ». C’est le nom de la rubrique que l’écrivain Berthrand N’Guyen Matoko anime sur le site afro Black Map. Depuis mars, le psychologue de formation s’improvise sexologue pour conseiller les Africains sur tout ce qui touche au désir, à la libido et à l’orientation sexuelle. L’auteur du Flamant Noir explique que « 90% » des messages qu’il reçoit proviennent d’homosexuels. Berthrand N’Guyen Matoko, lui-même gay, ne s’attendait pas du tout à une telle demande de la communauté homo. Le métisse vietnamo-congolais dresse le bilan des 10 mois d’existence de « Berthrand & Vous », accessible en passant par la rubrique « Afro-Sexy ».

Afrik.com : Comment est née la rubrique Berthrand & vous ?

Berthrand :
Elle est née suite à la sortie de mon livre Le Flamant Noir, paru aux éditions l’Harmattan, qui traite de l’homosexualité en Afrique et dans la communauté noire en France. J’ai été contacté par plusieurs organisations, dont Black Map, pour la promotion de cet ouvrage. Après quoi, Black Map m’a demandé si je voulais animer une rubrique sur leur site sur la sexualité, dont l’homosexualité, parce qu’ils trouvaient que ça manquait justement dans la communauté. Depuis que j’ai commencé en mars dernier, je reçois beaucoup de messages. Les gens s’ouvrent dans la communauté.

Afrik.com : Etes-vous vous-même gay ?

Berthrand :
Ce n’est peut-être pas visible, mais il faut lire le Flamant Noir pour le comprendre. Je ne suis pas marié, mais j’ai une fille de trente ans et je suis grand-père. J’ai été bisexuel jusqu’à 30 ans et depuis, je suis entièrement homosexuel. Les gens sont souvent étonnés parce que je ne suis pas « féminin ». « Ah ça alors ! », me disent-ils. C’est vraiment la caricature de la plupart de ceux qui ignorent ce qu’est l’homosexualité. Il y a d’ailleurs une fille qui me court après depuis dix ans et qui refuse de croire que je suis homosexuel. Elle m’offre des cadeaux, m’appelle « mon amour », et ne comprend toujours pas qu’homosexualité ne rime pas forcément avec efféminé !

Afrik.com : Recevez-vous plus de messages des hétérosexuels ou des homosexuels ?

Berthrand :
La majorité des messages proviennent d’homosexuels, âgés entre 18 et 35 ans, bien que dans mon édito je fais référence à toutes les formes de sexualité. Certains d’entre eux sont nés ici et n’ont jamais mis les pieds en Afrique et d’autres sont arrivés en France à l’aventure. Je dirais qu’ils représentent 90% des courriels. Ce sont des gars qui me racontent qu’ils ont une femme, mais qu’ils regardent des hommes et qu’ils vont en cachette dans des backrooms ou dans des jardins publics. A dire vrai, j’ai dû recevoir un ou deux messages d’hétérosexuels. Car, je crois que ces derniers ne se sentent pas concernés ou, bien pire, pensent éveiller quelque sentiment ambigu de leur part en contactant un « sexologue » qui a avoué son homosexualité. Ce qui est fort dommage, d’ailleurs !

Afrik.com : Des lesbiennes vous ont-elles écrit ?

Berthrand :
Une lesbienne m’a récemment écrit pour me demander pourquoi je ne répondais pas à des lesbiennes, mais, en fait, celles-ci ne me contactent pas. C’est ce que je lui ai répondu. Je pense que les lesbiennes ne m’écrivent pas parce qu’elles sont plus réservées et discrètes. Ou tout simplement, parce que je ne suis pas une femme qu’elles estiment que je suis moins à même de comprendre leurs problèmes. En tout cas, je n’ai pas la réponse idéale, croyez moi !

Afrik.com : Vous attendiez-vous à recevoir autant de messages sur l’homosexualité ?

Berthrand :
Pas du tout ! J’ai vraiment été surpris. Je m’attendais à quelque chose de plus mixte, vu la mentalité des Africains. Ils ne sont pas très expansifs et les jeunes jouent souvent sur les mots pour ne pas dire qu’ils sont homosexuels. Le succès de la rubrique tient peut-être à la médiatisation sur I>Télé et Africa N°1.

Afrik.com : Quel message ressort le plus des messages envoyés par les homosexuels ?

Berthrand :
Le fil conducteur des messages est la souffrance. Les jeunes n’osent pas avouer à leur famille leur homosexualité. Ils me demandent souvent : « Qu’est-ce que je vais dire à ma famille mais surtout à ma mère ? » Ils n’ont pas peur de faire de la peine à la fille avec laquelle ils sortent mais craignent vraiment de blesser leur mère. C’est le propre des garçons : ils voient leur mère comme une divinité et ils ne veulent pas la décevoir en lui annonçant leur homosexualité dès lors que, pour elle, la venue d’un petit fils ou d’une petite fille deviendrait un problème inextricable. Dans ce cas, certains pour justifier leurs relations homosexuelles, disent qu’ils sont des homosexuels « économiques », c’est-à-dire qu’ils couchent avec des hommes parce qu’ils sont coincés financièrement. C’est assez hypocrite.

Afrik.com : Quelle est la question qui revient le plus souvent ?

Berthrand :
La question qui revient le plus souvent est : « Est-ce normal ? ». Des garçons m’expliquent qu’ils sont attirés par d’autres garçons et se demandent si c’est normal parce que, d’une part, ils sont souvent en ménage ou père de famille et, d’autre part, parce que le regard des autres leur fait dire que c’est impensable et donc inadmissible. Alors, moi je leur explique qu’il n’y a pas de frontière entre le « normal » et le « pas normal », le « blanc » et le « noir », le « faux » et le « vrai », etc. Bien sûr, je conclus en les faisant réfléchir sur leur condition d’être humain et non sur leur angoisse entre homosexualité et hétérosexualité.

Afrik.com : Recevez-vous des messages homophobes ?

Berthrand :
Oui, mais ils représentent vraiment une minorité. Les gens ne sont pas bêtes, vous savez. Ils se méfient des lois et du poids des associations : lorsqu’ils ne sont pas d’accord avec la rubrique, ils le disent en utilisant des termes détournés. C’est peut-être bien parce que ça leur laisse le libre choix de leurs opinions et à moi, l’incitation au dialogue, à la discussion. C’est vrai qu’au départ, je n’accordais pas d’importance à l’homophobie, parce que je partais du principe qu’il me fallait tracer le chemin que j’avais choisi, sans me préoccuper du qu’en dira t-on. Et aussi, je les traitais d’ignorants. Inconsciemment, je l’avoue. Mais lorsque j’ai fait la promotion de mon livre sur I>Télé et Africa n°1 et que j’ai essuyé toutes les insultes homophobes qui puissent exister sur cette planète, là je me suis dit qu’il fallait que je réagisse. J’en ai vraiment eu marre de l’intolérance. J’ai donc commencé à faire attention à tout. C’est ainsi, il y a quatre mois, que j’ai vu un message d’insultes homophobes et racistes sur le site. J’ai répondu de façon anonyme et j’ai contacté SOS Homophobie pour demander conseil. Ensuite, j’ai déposé deux plaintes (une pour propos racistes et homophobes et une autre pour propos homophobes). Ceux qui m’ont envoyé ces messages homophobes ont été retrouvés par la police, ce sont des Congolais, comme moi (ma mère est Vietnamienne et mon père est Congolais de Brazzaville). L’affaire suit son cours. Quelques associations et des amis politiques m’ont conseillé dans ce sens-là et je les en remercie au passage. Ils estiment que j’ai raison d’avoir réagi parce qu’ils pensent que ce genre de messages peut pourrir le site et qu’il est nécessaire de faire comprendre que nous ne cherchons pas imposer l’homosexualité à tous mais que, nous voulons tout simplement signifier notre existence comme tout être humain. Comment en serait-il autrement?

Afrik.com : Quel rapport avez-vous avec les gens que vous conseillez ?

Berthrand :
Je me suis improvisé sexologue. Etant psychologue de formation, je ne pensais pas que je réussirais pas à conseiller les gens, mais tout se passe bien. Je suis un peu comme le grand frère à qui on dit ce que l’on n’ose pas dire à son vrai grand frère. Je fréquente le milieu gay depuis l’âge de 16 ans. J’ai toujours beaucoup conseillé les gens et je fais la même chose aujourd’hui dans ma rubrique. Je parle aux gens comme s’ils étaient mes copains. J’utilise des mots simples, je ne cherche pas à faire une analyse freudienne et c’est peut-être ça aussi qui les attire.

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