Bénin : interview exclusive de Jimmy Belah à Cotonou


Artiste complet, maîtrisant plusieurs instruments en même temps que le chant, Jimmy Belah est la locomotive du groupe BIM, Bénin International Musical, qui a été l’une des révélations internationales de 2018-2019. Beaucoup attendaient avec impatience la tournée 2020 du groupe – que le Covid-19 a gelée. Rencontre à Cotonou avec un artiste hors du commun dont rien n’entame l’optimisme et l’énergie. 

AFRIK.COM : Comment es-tu venu à la musique ?

Jimmy BELAH : Ce qui m’a conduit à la musique ? Déjà, je crois que chacun naît sous une étoile… Et pour moi ceux qui m’ont les premiers introduit à la musique et m’ont inspiré, ce sont mes parents. Mon père était un chanteur et ma maman était percussionniste. Très souvent avec ma maman j’allais aux répétitions : elle était la percussionniste principale d’un groupe de femmes et elle m’emmenait avec elle, je suivais comment les choses se passaient, j’étais attentif à tout, et elle me fascinait presque quand elle commençait à jouer avec les autres musiciennes. Souvent mon père allait également à leurs répétitions et à leurs concerts pour les prendre en photos et j’étais à leurs côtés et j’enregistrais tout, déjà enfant. Depuis lors, quand je vois quelqu’un sur scène, j’ai envie de le rejoindre et de partager avec lui le plaisir de jouer, de faire de la musique.

AFRIK.COM : Et comment as-tu commencé toi-même ?

Jimmy BELAH : Ces deux personnalités exceptionnelles m’ont entraîné, et mes parents m’ont raconté que dès l’âge de trois ou quatre ans, je rassemblais les boites de conserve, et je faisais le tapage à la maison, dans ma chambre, je cassais les objets à force de m’en servir pour faire de la musique en imitant ma mère. Quand j’entends une musique qui me paraît jouable, je prends la basse pour jouer… Et dès l’âge de 6 ans j’ai intégré la chorale à l’église du Christianisme Céleste. Car ici au Bénin, l’église est une école. C’est à partir de l’église que j’ai vraiment pratiqué la musique. Une bonne partie de ce que je fais aujourd’hui, je le dois à cette formation musicale religieuse. Le départ c’est l’église. C’est elle qui m’a permis, à partir de la chorale des enfants de démarrer ma formation. C’est là aussi que j’ai commencé les percussions, déjà, des gongs, maraccas, et comme ça je suis arrivé à la batterie…

AFRIK.COM : Et quels sont les musiciens et chanteurs qui t’ont le plus inspiré ?

Jimmy BELAH : Étant né au Bénin, et ayant été formé au Bénin, je parlerai plus des chanteurs traditionnels, déjà il y a un chanteur de mon village qui s’appelle Namanvo, un chanteur qui s’appelle Dahouê doto, c’est un faiseur de rythme gogohoun, c’est un rythme ancestral de Coufo, tels sont les chanteurs qui m’ont inspiré. Je prends le cas de Alèvi, qui fait du toba, qui est un super chanteur. Je les écoute tous beaucoup, les artistes du Bénin ! Et quand je les écoute, je me sens vraiment chez moi.

AFRIK.COM : Quel rôle a joué et joue BIM (la formation Bénin International Musical) dans ta carrière ?

Jimmy BELAH : C’est énorme. Le rôle de BIM dans ma carrière est énorme. BIM m’a permis de voir beaucoup de choses, de comprendre beaucoup de choses, et de comprendre autrement la musique. Avant le BIM, je me concentrais avant tout sur mon instrument, donc à la batterie, à la percussion, en accompagnant d’autres artistes ; mais avec BIM, j’ai appris à être à la fois aux percussions, à la batterie, à la guitare, à la voix : et à animer le groupe en touchant sur la même scène à quatre instruments ! Donc c’est une expérience complète qui me permet de me dépasser et de prendre un immense plaisir sur scène, avec un renouvellement permanent!

AFRIK.COM : Quels sont tes projets avec le BIM ?

Jimmy BELAH : Nous avons connu des moments tellement excitants et tellement rares avec BIM : une centaine de concerts, des dizaines de Festivals, mais aussi des salles prestigieuses, Carnegie Hall à New York, Radio France à Paris… Longue vie au BIM ! Je voyageais déjà, mais le BIM nous a donné à tous un coup d’accélérateur, et nous avons rayonné partout en Europe, 15 pays Européens, depuis les Pays du Nord jusqu’au Sud de l’Italie, en passant par toutes les régions de France, évidemment la ville de Nantes où BIM a son deuxième point d’ancrage, mais aussi les États-Unis, le Canada, bien sûr le Bénin, le Togo, les Caraïbes et le Brésil… Je suis très reconnaissant à ce projet pour tout ce qu’il m’a apporté, à la fois musicalement, professionnellement, et humainement. J’ai découvert d’autres choses, d’autres musiques, d’autres cultures…

AFRIK.COM : Et en dehors de BIM ?

Jimmy BELAH : J’ai aussi d’autres projets, j’aime piloter plusieurs projets à la fois. Je n’aime pas rester tranquille, j’aime aller à la source et dévoiler la musique qui se trouve à la source. J’ai une chorale de jeunesse, une cinquantaine de personnes que j’ai initiées à Cotonou et aussi une chorale traditionnelle, avec les adultes et les anciens de mon village avec qui je travaille aussi : cela me permet d’explorer plein de couleurs différentes, et ces projets que je mène parallèlement à BIM me sont vraiment chers.

AFRIK.COM : Quel sont les effets du Covid-19 sur ton travail et ta vie ?

Jimmy BELAH : Ah… Cette pandémie qui a bloqué le monde entier ! Pour moi, en tant qu’Africain, j’utilise plus la médecine traditionnelle.  A l’époque où nous n’avions ni hôpitaux ni médicaments, nos anciens utilisaient la médecine traditionnelle, les plantes et les racines qui traitent… A la naissance de mon grand frère, ma mère n’est pas allée à l’hôpital, il est né à la maison et c’est mon père qui l’a accouché et s’est occupé de ma mère. Il ne s’agit pas pour moi de décrier la médecine moderne. Mais que chaque pays retourne à la source. Comme pour la musique. Regardez les États-Unis et les plus grands pays développés, ils n’arrivent pas à maîtriser cette pandémie. Et l’Afrique, mois après mois, paraît un peu épargnée par rapport à eux. Je demande aux Africains d’avoir recours à la médecine traditionnelle, car il n’est pas impossible que nous trouvions dans notre pharmacopée ancestrale le médicament qui pourra éradiquer définitivement ce virus, et qui n’aura pas été breveté et vendu à prix d’or par un laboratoire américain.  Il faut que nos médecins traditionnels y travaillent ! Nous avons aussi des ressources secrètes. Le cas de Madagascar : ils ont pensé trouver un remède. Et ils sont fiers de leur médicament. Jusqu’à cette heure on a du mal à évaluer si c’est un médicament qui guérit vraiment le virus mais si ce n’est pas encore le médicament parfait, il se peut que nous le trouvions ici-même au Bénin. En revenant à la source !

AFRIK.COM : Et quels sont les effets concrets sur tes activités ?

Jimmy BELAH : C’est sûr que le confinement a bloqué beaucoup d’activités. Il n’y a plus de concerts, plus de voyages, plus de Festivals, plus de spectacles… Mais ça nous a permis aussi en tant que musiciens et chanteurs de bosser, de travailler individuellement, de nous perfectionner en nous donnant le temps de créer. Par exemple moi j’ai écrit une dizaine de morceaux…  Grâce à la pandémie. Le malheur des uns fait le bonheur des autres… Là ce n’est pas très juste, on ne va pas s’en réjouir… il faudrait dire plutôt que chaque artiste a pu profiter de ce temps de latence et de confinement pour revenir en lui-même, par lui-même, se concentrer sur ce qu’il devait exprimer de plus profond, bien mûrir les choses, sans être happé par les tournées…

AFRIK.COM : Tu as vécu comment les progrès de cette épidémie planétaire ?

Jimmy BELAH : SI je prends le cas du Bénin et de la manière dont nous avons vu la maladie progresser… Tout a commencé en Chine et nous avons été abreuvés d’un déluge d’informations quand la maladie a frappé l’Italie, puis la France, puis toute l’Europe et les Etats-Unis, puis les Caraïbes et l’Amérique du Sud… Nous avons eu quelques cas, mais très longtemps, les gens n’ont pas pris les choses au sérieux : pour eux c’était une maladie des blancs, qui était réservée aux pays froids, et qui n’allait pas prospérer en terre africaine, freinée par la chaleur…   Notre problème a été là : malgré l’abondance d’informations, les gens n’ont pas eu peur. Du coup, pas de gestes barrière, même au marché, les gens ne voulaient pas comprendre les risques de transmission du virus. C’est comme s’il n’y avait pas de danger. Mais aujourd’hui nous sommes à plus de 1378 cas et 26 morts… Ce qui veut dire que la pandémie nous a rattrapés aussi… Il faut vraiment que la prise de conscience soit générale, que chacun pense aux gestes barrière, et je demande à tout le monde, à tous nos frères africains, de se protéger et de protéger les autres, pour que tous ensemble nous arrêtions la progression de la maladie et que nous éradiquions définitivement ce mal !

AFRIK.COM : Et quels étaient les grands moments qui s’annonçaient pour toi en 2020, avant la pandémie ? 

Jimmy BELAH : En 2020, nous avions prévu une grande tournée avec le BIM, africaine et européenne. Nous avions une tournée africaine de onze à douze pays, en continuant ensuite sur 15 pays européens, les Etats-Unis, le Canada, le Ghana, le Maroc… Mais le premier concert qui nous a accueillis, c’est le Covid-19 qui a tout bloqué. Et pour 2021, les dates de 2020 se reportent et nous travaillons pour un nouvel album avec notre producteur francais Jerome Ettinger et le label Worldtour Records mais aussi avec Gordon Williams, producteur New Yorkais aux 7 grammy awards (fugees, Alicia Keys, Quincy Jones, Damian Marley, Amy Winehouse, Carlos) Santana…)… Nous préparons aussi une série documentaire ou nous irons rendre hommage à nos ancêtres réduits en esclavage lors des traites négrières afin de rencontrer des artistes  enracinés de vodoun et traditions africaines… Jamaïque, Cuba, Antilles, Caraibes, Brésil. On compte bien démarrer 2021 avec une nouvelle inspiration, de nouvelles créations… Parce que la musique devra redonner au monde le goût de la vie, de la joie partagée, de la fête… Et nous devrons être au rendez-vous pour repartir de plus belle !