Ben Ali aux pieds d’argile

En quelques jours, la jeunesse tunisienne libérée par un fait divers comme elle en vivait tous les jours depuis des années et relayée par internet, a fait tomber le pouvoir tunisien. La « révolution du jasmin » est née ce soir.

Les Tunisiens ont fait fuir leur président. Après 23 ans de dictature incarnée par le tout puissant Ben Ali, les Tunisiens ont réussi ce qui semblait encore il y a quelques jours, voir quelques heures, impensable: lui faire peur et le faire fuir.

Les évènements en Tunisie se sont enchaînés à une vitesse folle. Limogeage du ministre de l’intérieur, du gouvernement tout entier, annonce d’élections anticipées par le président et enfin, ce soir, l’exil de Ben Ali.

Dénouement instantané

«Comme le président est temporairement dans l’incapacité d’assumer ses devoirs, il a été décidé que le Premier ministre exercerait provisoirement ses fonctions ». Le premier ministre, accompagné de Fouad Mebazaa (le président de la chambre des députés) et de Abdallah Kallal (président de la chambre des conseillers), a annoncé en début de soirée une transition constitutionnelle en vue d’élections anticipées imminentes. Comment, demain, le peuple tunisien va t il réagir face à cette situation historique?

Tout au long de son règne sans partage, le président tunisien a réussi à créer un sentiment de peur au sein de la population tunisienne. Difficile dans une rue à Tunis il y a encore quelques jours de même prononcer le nom du dirigeant sans sentir dans les regards l’effroi d’être entendu par d’autres. Dans ce climat malsain, il avait construit un archétype de dictature: la terreur, état policier, corruption, passes droits, oligarchie, annihilation de la liberté presse et de l’opposition politique, incitation à la dénonciation, trafic des urnes.

Une famille souvent mise en cause

Derrière chaque portrait de Ben Ali dans les rues, dans les commerces, le peuple tunisien voyait Leila Ali, sa femme, qui représente pour bon nombre de Tunisiens l’incarnation de la corruption de l’Etat et de la « mafia » qui entourait le despote. L’information sur l’arrestation des membres de la famille Trabelsi n’a pas encore été vérifiée mais semble probable. Les pillages des nombreuses entreprises de la famille le sont en revanche. Actes de vengeance, une vengeance qui pourrait provoquer dans les prochains jours un chaos dans le pays après tant d’années de frustration.

Ce soir, l’état d’urgence assuré par l’armée est toujours en cours, interdisant à plus de trois personnes de se regrouper dans la rue et mettant en place un couvre feu. Les Tunisiens ne sont donc pas dans les rues à crier victoire. Le victoire n’est d’ailleurs pas acquise. Le chef du gouvernement (un gouvernement totalement limogé quelques heures plus tôt) aujourd’hui auto-proclamé président de la Tunisie par intérim représente toujours le règne Ben Ali.

Un interim durable?

Il a invoqué dans son discours l’article 56 de la constitution (le président «peut déléguer par décret ses attributions au premier ministre »), article discutable puisque l’article 57 semble plus pertinent étant donné l’enchaînement des événements. Il garantit les pouvoirs au président de la chambre des députés et des élections dans les 60 jours. En effet, ce dernier fait référence à une «vacance du pouvoir pour cause de décès, démission ou empêchement absolu». Cette tentative désespérée du pourvoir en place de mettre en avant la Constitution tunisienne bafouée pendant tant d’années par les dirigeants du pays paraît bien fragile face à un soulèvement populaire appelé par beaucoup une révolution.

Le mot est lancé, les Tunisiens l’ont appelé sur internet « la révolution du jasmin ». Pour la première fois dans le Maghreb depuis les indépendances, une révolution populaire a réussi en quelques jours à terrasser un souverain qui se voulait invincible. Cette révolution aboutira-t-elle à une « transition démocratique »? L’histoire s’écrit chaque jour en Tunisie.