Barack Obama et nous

A l’heure où j’écris ce billet, les Etats-Unis d’Amérique viennent d’élire leur nouveau président. Même s’il ne faut en attendre aucun virage à 180°, en particulier dans la politique étrangère du pays le plus puissant du monde, le choix des citoyens nord-américains d’envoyer Barack Obama à la Maison Blanche interpelle la France jusque dans les fondements même de son modèle républicain.

En effet, cela n’aura échappé à personne, Barack Obama est noir. La manière dont les médias français ont fait de cette singularité le centre de leur couverture des élections là-bas, montre le chemin qu’il reste à parcourir ici, dans les mentalités et dans les représentations sociales.

On s’extasie donc des progrès de la société nord-américaine et de son modèle communautariste, qui font qu’il est aujourd’hui devenu « naturel » pour les citoyens de ce pays d’élire un noir aux plus hautes fonctions du pays. Par effet miroir, ne devrions-nous pas aussi nous inquiéter de l’incapacité persistante de la République à faire une place à ses enfants quand ils sont noirs ou simplement trop bronzés ?

Les USA reviennent de loin : Quand Barack Obama naissait au milieu du siècle dernier (1961), qui plus est dans le sud des Etats-Unis (qui voulut, on s’en souvient, faire sécession en 1865 pour demeurer, à vie, esclavagiste), le pays d’Abraham Lincoln et de Martin Luther King était encore en plein racisme, violemment sanglant.

La discrimination mortelle (on pendait les Noirs, lors des fêtes locales et/ou nationales, et on brûlait les cadavres pour les réjouissances) était de règle et partout : dans la rue, au marché, à l’école, dans les rapports humains et sociaux et relationnels (interdiction légale de mariages interraciaux sous peine de peine de mort, sans autre forme de procès), et bien sûr dans les Institutions.

Bref, les membres de la minorité noire n’étaient même pas des êtres humains, aux yeux de la majorité yankee.

Les Etats-Unis progressent sur la question noire, mais la France…

Aujourd’hui, Colin Powell a été Chef des Armées américaines, Condoleezza Rice est Secrétaire d’Etat, et au-delà de ces exemples emblématiques, c’est quantité d’élus, d’intellectuels, de scientifiques issus de la communauté noire qui occupent des postes à haut niveau de responsabilités dans tout le pays. Pour rester sur Barack Obama, c’est maintenant un Noir, par ailleurs déjà Sénateur, qui concourt à la Présidence des Etats-Unis, avec qui plus est de grandes chances de succès.
L’évolution est tout simplement extraordinaire en si peu de temps dans ce pays chargé d’histoire violente, cimetière à ciel ouvert de ses premiers habitants, les Indiens, génocidés par l’homme Blanc à coup de couvertures contaminées et mortelles.

Ici, en France, la présence Noire date de Louis XI, Louis XIV et Colbert qui l’ont déshumanisée et criminalisée, ceci bien avant le partage de Berlin (1885) et le cancer de la colonisation qui a cannibalisé le continent africain. Les sillons de l’histoire et des représentations sociales sont profonds et aujourd’hui encore cette présence Noire a toutes les peines du monde à être et à trouver sa place légitime dans le paysage politique, social et culturel français.

Dans les paroles et les déclarations officielles parfois vertueuses, on fait quelquefois un pas en avant mais dans les faits, sur le terrain, on en fait souvent dix, vingt ou cinquante en arrière.

Il est par exemple frappant de voir que sous la 3ème République, il y avait plus de Noirs qu’aujourd’hui siégeant aux assemblées, dont le père ou le grand-père était issu de l’immigration, à l’image du père d’Obama. On se souvient de Léopold Sédar Senghor, de Blaise Diagne ou encore d’Houphouët Boigny. De même, dans les collectivités territoriales, où on ne trouve aucun maire Noir issu de l’Afrique Sub-Saharienne, et je ne connais aucun Officier supérieur Noir de l’armée française.

Le chemin à parcourir reste long, et on ne peut que constater que la France (peut-être aussi les français gaulois hélas !) fonctionne toujours et encore par parti-pris : la couleur noire de la peau est, serait incompatible avec la citoyenneté française, avec l’intelligence, avec l’efficacité, avec l’idée même de progrès.

Je peux me tromper, mais j’ai l’impression que la France, officielle et non officielle, a peur de l’évolution du Noir (Noir et pas Africain, écris-je), aujourd’hui comme hier. La France est malade de sa mémoire historique, en particulier coloniale, en particulier encore de sa part africaine et Noire. Ce n’est pas à coup de Ministère de l’Identité nationale qu’elle se soignera.

Comment faire évoluer la situation en France?

Alors, que faire ? Comment faire ? Peut-on faire quelque chose ? Et qui ? La France elle-même en tant qu’Etat ? Les gens de la minorité concernée (et les autres aussi d’ailleurs) ? La réponse n’est pas simple, d’abord parce que la France est ce qu’elle est depuis Louis XIV, Gobineau et bien d’autres.

Je dirais pour ma part que c’est surtout à la France du sommet d’évoluer, le reste de la société pourrait suivre. Il ne manque pas d’énergies à la base et de milliers de jeunes et moins jeunes qui se battent tous les jours pour exister et trouver la place que ce pays peine à leur offrir.

Les signes ne manquent pas qui montrent que la population française est ouverte, prête, et vit la diversité : c’est un Yannick Noah qui se dispute depuis près de dix ans avec un Zinedine Zidane le titre de personnalité préférée des Français, ou encore un Harry Roselmack, devenu leur animateur préféré, ou bien encore un Wilfrid Tsonga, nouvelle coqueluche du tennis français.

Malheureusement, la classe dirigeante, engoncée dans sa propre consanguinité, reste toujours aussi frileuse en même temps sourde à cette réalité en marche. Et, hélas, un Obama français, ce n’est pas pour demain matin.

Et pourtant, faut-il se décourager, se désespérer du pays de Victor Hugo, de Jean-Paul Sartre, d’Albert Camus et de Frantz Fanon ?

Non, évidemment. Dans mes 25 dernières années d’engagement, j’ai rencontré une multitude de personnes de toutes origines, avec qui nous avons pu commencer à faire bouger les mentalités et la société toute entière. Déjà nous pouvons mesurer combien chacune des actions de SOS Racisme ou du CRAN a permis de faire évoluer la République et de la renforcer dans ses fondements et ses valeurs universelles.

Rêvons un peu, comme Martin Luther King, et oublions un instant que Obama est noir et rappelons nous qu’il est surtout le résultat de la rencontre entre la sagesse africaine et le volontarisme américain, d’un père venu des vallées du Kenya et d’une mère descendante d’un ancien président nordiste et déjà mêlée de sang indien. Plus que noir, Obama serait donc une icône de la diversité et du métissage du monde d’aujourd’hui ! L’Amérique s’adapte, et nous ?

Dans la première moitié du siècle dernier, les blouses uniformes de l’école de la République sont parvenues à masquer les origines sociales des écoliers. Gageons qu’elles n’auraient jamais pu cacher la riante diversité des visages des enfants de la France d’aujourd’hui, blancs, noirs, bronzés, cheveux raides, frisés, crépus… et c’est bien là l’enjeu de notre modèle de société : prendre acte de cette immense diversité, la faire sienne, et apprendre à tirer profit de sa richesse.

Dans la rue, dans les écoles, les universités la France d’aujourd’hui est plurielle, diverse et déjà métissée. Le sommet doit maintenant ressembler à la base, dans les entreprises comme dans les Institutions de la République. Voilà l’enjeu pour la société française, voilà l’objet de notre combat pour les années qui viennent.

Fodé Sylla, membre du Conseil Economique et Social, ancien Président de SOS Racisme, ancien Député Européen.

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