B comme Banlieue

L’apprentissage : un livre sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. Véritable « Lettres persanes » du XXIe siècle, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer.

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

B

BANLIEUE

Pour Jean et Janine Piquet

C’est en banlieue parisienne que nous avons débarqué, passant d’une capitale cosmopolite, maritime et animée, Beyrouth, au calme résidentiel d’une commune de 30000 habitants, composée presque uniquement de familles françaises et de pavillons alignés dans des rues calmes. Bref, notre arrivée à Viry-Châtillon, à 20 km au Sud de Paris, banlieue tranquille, fut à la fois un choc géographique, humain, et culturel.

Le choix de cette localité nous avait été dicté par les règles du regroupement familial: mon oncle, ma tante, et leurs cinq enfants, qui nous avaient précédés de quelques années, s’y étaient installés. Le choix nous avait aussi été proposé par mon père, qui, de son voyage de prospection, quelques mois avant notre émigration, avait rapporté, filmées sur caméra Super 8, des images, tournées en un avril printanier, d’une cité verte et fleurie, de maisons entourées de jardins, d’un lac où se mouvaient des bateaux, d’une piscine en plein air, d’un club de tennis conséquent, bref un environnement qui nous plut immédiatement, proche, pensions-nous, de notre Ismaïlia natale, avec ses villas pareillement dotées de jardins, ses rues paisibles, et son lac Timsah, et de la Beyrouth quittée, avec sa vie en plein air et ses loisirs d’été.

Les images que mon père avait rapportées de ce voyage diffusaient une image de bonheur tranquille, images d’Epinal d’une France rêvée et idéale – car il n’avait pas filmé le métro bondé, les embouteillages, la grisaille hivernale, les visages fermés des Parisiens le soir après le travail, toutes choses que nous allions découvrir plus tard – mais dont je réalise, après avoir longtemps dédaigné les bonheurs simples d’une maison et et d’un jardin pour y passer l’après-midi, qu’elles reflétaient finalement la vraie réalité du lieu. La banlieue alors n’était pas synonyme de cités, de jeunesse délinquante, et d’insécurité, mais tenait bien plus de la campagne, de la province, et je crois bien que les gens y vivaient heureux, tranquilles, c’est en tout cas ce que je ressens lorsque, invitée chez d’anciens amis, j’y retourne passer une journée aujourd’hui, dans un jardin ou sur une terrasse fleurie.

Mais pour nous, disons-le tout net: la plongée dans un milieu presque exclusivement français, quand nous avions vécu, en Egypte et au Liban, entourés de Grecs, d’Italiens, de Français, d’Anglais, de Polonais, de Russes, et que sais-je encore, dans ces capitales du Moyen-Orient de tous les passages, et, surtout, la rencontre avec des gens qui n’avaient jamais voyagé, et qui ne parlaient à l’époque, pour la plupart, que le français, nous semblait totalement extraordinaire, comme une plongée dans une tribu inconnue.

Et c’est bien les codes de cette nouvelle tribu d’adoption que nous avons, au début, essayé d’intégrer. « ‘Jour m’sieu dames », en poussant la porte d’un café, des patins aux pieds pour ne pas rayer le parquet, des papiers peints imprimés parce que c’est ce que tout le monde faisait, des blouses d’intérieur à enfiler sur sa robe pour ma mère et pour le ménage et dont la Redoute vend encore quelques pages aujourd’hui, l’art du pique-nique français, saucisson-cornichons-salades, tables chaises pliantes et glacière en plein cœur d’une forêt, l’apéritif que mes parents découvraient comme un nouveau rite de sociabilité, bref mille et un rites, que nous allions vite abandonner pour certains, en découvrant qu’ils ne relevaient pas d’une culture française mais d’une culture populaire française, comme les patins de parquet la blouse d’intérieur le « Jour m’sieu dames » pour parler de ceux-là.

Nous avons habité 20 ans là. De ces années en banlieue, je garde le souvenir de familles amies, de voisins généreux, d’après-midi de jeux dans des jardins, de baignades dans des étangs, de vagabondages d’enfants dans des terrains vagues, et de mille marques de générosité et d’amitié reçues de tous ceux que nous avons croisés: confitures maison à la fraise ou l’abricot que l’on nous offrait, brassées de lilas qu’on coupait pour nous dans le jardin familial, paniers de cerises que l’on nous rapportait d’une maison de campagne, gâteaux préparés qu’on nous envoyait en cadeau, invitations à partager la table du dimanche, et la preuve que ce furent là de belles amitiés est que nous avons gardé nos meilleurs amis d’alors, après plus de trente ans, mon amie Marie-Claire, amie d’adolescence, Kathy amie de collège, Pierre et Pierrette Dupré, amis de mes parents, Pierrette nous confectionnait – et nous confectionne encore – de délicieuses tarte tatin et soupes à la tomate, les Pierotti bien sûr, et des dizaines d’autres familles, d’autres personnes, que nous voyons toujours, et qui nous ont adoptés autant que nous les avons adoptées.

Aujourd’hui notre petite banlieue a changé. La place du marché a été rasée, un centre commercial l’a remplacée, des immeubles ont poussé. Les trains sont devenus risqués le soir. Dans le collège où je courais en jupe plissée, les piercings ont remplacé les cheveux nattés, des élèves se font agresser, et la drogue circule librement. Parallèlement, comme dans d’autres banlieues de Paris, on croise des Africaines en boubou au marché, pas mal de visages bruns à l’école, et les habitants de Viry, comme ailleurs en France, voient un phénomène de causalité entre ces phénomènes-ci et ceux-là. Si bien que je ne sais comment une famille de migrants débarquant là-dedans, toute enthousiaste, cultivée, francophile et curieuse qu’elle soit, comme nous l’avions été, serait, par les habitants de Viry, accueillie aujourd’hui.