Awa Meïté : « La mode une vitrine vivante de savoir-faire artisanaux africains »

Awa Meïté

Pour la créatrice ivoiro-malienne Awa Meïté, mode et artisanat font résolument bon ménage. Mieux, ils forment un couple prospère dont on soupçonne à peine toutes les potentialités. A tel point que la jeune femme, qui emploie une cinquantaine de personnes au Mali, n’arrive plus à répondre à la demande. Vendues à l’international, ses créations offrent le visage d’une Afrique renouvelée. Interview.

De Douala

La mode au secours de l’artisanat. C’est le combat culturel de la créatrice ivoiro-malienne Awa Meïté, invitée de marque à la deuxième édition du festival Afric Collection à Douala (6 au 11 février, Cameroun). Alliant couleurs, matière, savoir-faire et inspiration, ses créations dressent un pont magistral entre tradition et modernité. La jeune styliste revient sur son concept de travail, sur tout son potentiel et sur cette autre image, plus dynamique, qu’elle entend donner de l’artisanat et de l’Afrique. Interview.

Afrik.com : Quelle est l’essence de votre travail ?

Awa Meïté :
L’esprit est de créer une synergie entre le travail des tisserands maliens, celui des artisans du cuir et la mode. C’est peut-être un peu prétentieux, mais j’aimerais apporter un nouveau souffle à un patrimoine culturel en danger. J’aimerais permettre aux gens de porter un autre regard sur l’artisanat, à travers la mode. La mode une vitrine vivante de savoir-faire. On peut s’exprimer plus facilement à travers la mode qu’à travers l’artisanat. En général les artisans exposent des produits figés. Car depuis plusieurs générations ont produit les mêmes choses.

Afrik.com : Vous estimez que l’artisanat est en danger ?

Awa Meïté :
Les artisans ont des savoirs-faire qui se perdent aujourd’hui. L’exode rural fait que beaucoup d’entre eux sont montés en ville pour trouver du travail, parce qu’ils n’arrivent plus à vivre de ce qu’ils savent faire. C’est assez effrayant pour nous qui sommes dans la création, parce que nous avons beaucoup de mal à trouver des artisans avec lesquels travailler. Ce sont des gens qui ont l’habitude de faire des choses bas de gamme, parce qu’il faut produire vite pour vendre vite pour gagner peu. J’ai envie que les gens portent un autre regard sur tout ça. Qu’ils se rendent compte qu’on peut innover et que la créativité est infinie. Et nous avons envie que les artisans reviennent à ces techniques traditionnelles qui se perdent et qui font notre identité. Mes vêtements reflètent une Afrique contemporaine. Avec la mondialisation, nous vivons entre le Nord et le Sud. Au-delà de nos racines nous sommes imprégnés de multiples influences. Et c’est ce métissage qui se retrouve dans mon travail. Ce sont nos racines qui nous permettent d’exister au Nord. Mais il faut les consolider.

Afrik.com : Comment trouvez-vous vos artisans ?

Awa Meïté :
Les artisans se connaissent tous mais ne sont pas organisés. Je rencontre d’abord les hommes en ville, car l’exode rural concerne avant tout les hommes. Ils me disent souvent qu’ils n’ont plus le temps de faire l’artisanat, parce qu’ils travaillent dans telle entreprise ou dans tel ou tel petit boulot. Mais ils me disent aussi de quel village ils sont et me permettent d’aller là-bas de leur part. Alors je me déplace pour aller à la rencontre des femmes. Je paie souvent un interprète pour pouvoir communiquer et leur expliquer ma démarche parce que je ne parle que bambara.

Afrik.com : Combien de personnes travaillent pour vous ?

Awa Meïté :
Je fais travailler une cinquantaine de personnes et j’espère que ça sera beaucoup plus. Les vêtements sont vendus au Mali, en France, aux Etats-Unis, en Italie.

Afrik.com : Les clients américains, français, italiens et africains jettent-ils le même regard sur votre travail ?

Awa Meïté :
Un beau produit reste un beau produit. Que l’on soit Américain, Malien ou Français. Je pense que le défi à relever aujourd’hui est d’avoir des finitions impeccables, parce qu’il y a un marché. Il faut prendre conscience qu’il y a d’énormes opportunités et une réelle demande. Une demande à laquelle, pour ma part, je n’arrive pas à répondre. Car je fais un travail de qualité où tout est fait à la main. Je pense vraiment que l’artisanat peut nous sortir aujourd’hui de l’impasse, car il constitue une énorme valeur ajoutée. Je vends, par exemple, à Milan (Italie) dans la rue des boutiques Kenzo, Armani et consort.

Afrik.com : Si vous n’arrivez pas à répondre à la demande, quels seraient aujourd’hui vos besoins ?

Awa Meïté :
Aujourd’hui il me faut un stock important, donc plus de moyens. Nous étions une petite entreprise, nous avons de plus en plus de demandes mais nous n’avons pas assez de fonds pour y répondre. Disons qu’il faudrait compter 100 000 euros pour développer correctement les choses à l’international. Mais en même temps, cela me dérange de toujours parler de moyens, parce que justement j’ai commencé avec peu de moyens, pour prouver qu’on pouvait le faire. Parce qu’à force d’attendre des financements, rien ne bouge en Afrique. Tout le monde se dit que sans moyens on ne peut pas travailler. Alors que c’est faux. En créant une confiance avec les artisans, ils travaillent même à crédit. Quand on est correct avec les artisans, les meilleurs viennent d’eux-mêmes grâce au bouche-à-oreille.

Afrik.com : Comment êtes-vous devenue créatrice ?

Awa Meïté :
Je suis d’une famille qui est très sensible à l’artisanat et à l’art. J’ai eu toute une culture de la culture. Quand j’étais plus jeune, ma mère rencontrait beaucoup d’artistes. Et Chris Seydou, l’un des meilleurs stylistes maliens, si ce n’est le meilleur styliste, était un ami de la famille (il est décédé en 1994, ndlr). Il m’a vraiment fait rêver avec ses créations. Et puis les choses ont mûri avec le temps et au fil des rencontres. En fait, j’avais initialement commencé par la peinture. Et puis je me suis dit que les couleurs et les compositions c’étaient comme une toile. Et jusqu’à présent quand on regarde mon travail c’est comme de la peinture. C’est vers mes 18 ans que j’ai réalisé mes premiers modèles. Je suis complètement autodidacte.

Afrik.com : Quel est votre processus créatif ?

Awa Meïté :
C’est quand je touche les matières que j’ai les idées. Je ne sais jamais à l’avance ce que je vais faire. Donc je suis folle de matières, de couleurs… Je rassemble tout ce qui m’inspire et j’essais ensuite de voir ce qui peut aller ensemble. Ensuite j’explique aux artisans, je leur fais des croquis…

Afrik.com : Votre développement à l’international a-t-il changé votre manière de travailler ?

Awa Meïté :
Ça marchait par inspirations, mais avec les marchés que je souhaite investir, il faut que je me tienne à certaines règles. Maintenant je suis obligée de travailler par collection. C’est assez oppressant parce que c’était ma liberté qui me permettait de créer.

Afrik.com : Votre concept marche apparemment très bien. N’avez-vous pas peur de perdre votre originalité si d’autres personnes vous copient ?

Awa Meïté :
Souvent, quand un styliste sort un modèle, les artisans avec qui il travaille le reproduisent pour d’autres qui le vendent à des prix dérisoires parce qu’il n’y a pas la même exigence de qualité quant aux finitions. Ça porte un coup au marché, local ou international. Je croise les doigts, mais pour l’instant j’arrive à avoir des artisans qui ne travaillent que pour moi et que je paie très bien, car quand on est bien payé pour un travail on le fait bien. Ils travaillent à la pièce. Quand on fait des défilés et qu’ils voient le travail à la télé, ils sont fiers car ils se reconnaissent dedans. Ce qui fait que même quand je ne suis pas là, les finitions restent soignées. Au départ ils n’y croyaient pas eux-mêmes.

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