Au nom de la mère


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Idrissou Mora Kpaï retourne dans son village natal au Bénin après 10 ans d’absence et filme les retrouvailles avec les lieux de son enfance. L’occasion pour lui, après la mort d’un père adulé, de découvrir une mère qu’il n’a jamais connue et qui bénéficie désormais d’un statut royal dans la tribu. Un documentaire vérité où la prise de conscience est au bout du chemin.

Le Béninois Idrissou Mora Kpaï n’était pas revenu dans son village, dans la tribu des Wassangari, depuis dix ans. Son père, qu’il a adoré et qui l’a toujours fasciné, est mort alors qu’il faisait ses études en Allemagne. Il retrouve les lieux de son enfance, caméra à l’épaule. Si la concession familiale n’a pas changé, la configuration humaine, elle, n’est plus la même. La mère d’Idrissou, avec laquelle il a eu peu de rapport étant enfant et qui vivait dans l’ombre imposante du père, a hérité du titre royal de son mari. Elle porte le titre de Si-Gueriki, l’équivalent du roi pour les femmes. La trompette royale accompagne ses déplacements, les gens se prosternent devant elle. Elle est devenue la reine-mère.

 » C’est à présent l’une des personnalités les plus importantes du pouvoir wassangari. Ce n’est plus la femme soumise que j’ai connue, elle semble épanouie « , explique le réalisateur en voix off. Alors que toute la vie familiale s’organisait autour du père lorsqu’il était petit ( » Il était le père et la mère « ), émerge peu à peu chez Idrissou le sentiment d’avoir longtemps été privé d’une mère. Au fil de ses prises de vue se dessine également la vie des femmes chez les Wassangaris, guerriers aux traditions rigides.  » En me rapprochant de ma mère, je me suis intéressé au sort des femmes et des filles autour d’elle. (…) Plongé dans un univers d’hommes, j’ignorais la situation de mes soeurs et de ma mère. J’étais fier d’être Wassangari et d’être le fils de mon père. Ça s’arrêtait là.  » Il apprend ainsi que les petites filles sont élevées loin de leurs parents, au sein de confréries et qu’à 3 ans, elles sont confiées à un proche.

Briser le mythe

Le film offre un portrait de femme(s) généreux et tendre, démontant le mythe du père.  » Il n’y avait jamais de discussion avec lui. On allait chercher de l’eau pour sa douche, on préparait son repas et si ça ne lui plaisait pas, il t’en commandait un autre… « , se souviennent, amères, Si-Gueriki et sa coépouse.  » Nos seules relations tournaient autour du travail. Pour se reposer, l’une ne répondait pas à ses appels et l’autre prenait la relève. C’était devenu un jeu entre nous « , expliquent-elles, malicieuses.

Aujourd’hui, les deux femmes ont développé une amitié à toute épreuve et goûtent la vie sans le maître des lieux. Si-Gueriki va même jusqu’à dire de sa coépouse :  » Quand elle n’est pas là, je ne vis pas tranquille, je reste dans ma chambre. Seule la mort nous séparera.  » Ce premier long-métrage, mélange de documentaire et d’autobiographie, d’introspection et de découverte, est aussi une façon pour le réalisateur de 33 ans de se pencher sur l’évolution des moeurs au sein de la tribu.  » J’ai fait ce film avec des personnes qui ont une très grande importance pour moi. Il m’a permis d’être en confrontation avec les contradictions de ma société « , résume Idrissou Mora Kpaï.

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