Arnold Sènou : une nouvelle langue est née

Le premier roman du jeune auteur francophone Arnold Sènou témoigne de la vitalité d’une littérature qui invente sans cesse ses langues : puissant, juste, vivant, son style original sait traduire dans une forme nouvelle une inspiration riche et libre, nourrie de l’expérience directe d’une Afrique populaire et émouvante.

Les écrivains africains le savent bien : toute la difficulté est de rendre dans les mots d’une langue aussi rationnelle et logique que le français l’expérience d’une terre où les émotions, les saveurs, les couleurs sont plus puissantes, plus denses, plus vitales que sous les cieux gris de l’Europe.

Une littérature à hauteur d’homme

Arnold Sènou a pris le parti de coller à la terre : son premier roman, Ainsi va l’hattéria, témoigne d’une écriture nouvelle, qui adhère au sol d’Afrique et à la conscience de son personnage sans jamais s’en laisser distraire. Il invite le lecteur à plonger avec lui dans une réalité vécue qu’il enracine à des milliers de kilomètres de tout texte romanesque déjà écrit. Du coup, cette lecture est un voyage, mieux : une immersion. Une littérature à hauteur d’homme.

De la première à la dernière ligne, le texte s’adresse au personnage principal, en utilisant la deuxième personne du singulier, le « tu ». Proximité, et coupure à la fois. L’écrivain sort de l’alternative du roman classique, qui est soit à la première personne (mimant l’autobiographie, c’est le narrateur de La Recherche du Temps Perdu…) soit à la troisième personne : « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide » (Aragon).

Un roman d’un nouveau genre

Le roman d’Arnold Sènou invente autre chose : « Devant cette lampe à pétrole qui t’éclaire le corps, tu te regardes et au plus profond de toi, tu ne vois aucun bienfait de l’école, alors que ceux de la chasse sont là : on arrive au moins à se remplir le ventre, souvent, sinon chaque soir, tu te redis. ». Le narrateur n’est pas omniscient, il n’est pas non plus le sujet de son récit. Il en est le témoin permanent, qui s’adresse à son personnage.

Mais il naît de ce parti pris rhétorique une curieuse confusion : quel statut a ce texte ? Il montre et explique à la fois, mais comme sous le regard de celui qu’il décrit : « Tu l’as dit, parce que tu ne veux pas augmenter sa peine qui est déjà très grande, trop grande même. » D’où une trouble empathie : avec le narrateur, le lecteur est convoqué dans le texte, il partage le mouvement de pensée du personnage -pour autant que le narrateur s’en approche.

D’où un « effet de réel » inédit, qui fait vivre au lecteur l’expérience brutale, douloureuse, directe, des lieux et des réalités que le roman fait exister. Pas de facilité, une grande rigueur dans l’application de cette vision, une belle netteté du style et peu d’images… et pourtant ce texte explose de présence, de vitalité, de véracité.

Une évocation du quotidien des peuples africains

C’est l’Afrique de la pauvreté et de la mort, l’Afrique de la misère absurde et de la violence d’un quotidien désespérant, l’Afrique de la famine et de l’obscurantisme des traditions et des exclusions, celle des massacres irrationnels, cette Afrique inhumaine aux siens même, cette Afrique de la poussière et de la bêtise, que nous restitue avec une sauvage justesse ce roman exceptionnel.

Et c’est aussi l’Afrique de l’espoir, pour ceux qui tiennent, pour ceux qui traversent les obstacles accumulés, pour ceux qui s’entêtent, irrationnellement aussi, à vivre, à marcher, à durer. Plongé dans le quotidien du héros, autant que dans sa conscience, le lecteur expérimente à fleur de terre, pas à pas, cette vie et cette force qui tiennent du miracle. Ce n’est pas un témoignage, c’est un partage d’existence.

Ce qui n’avait jamais été écrit ainsi

Et force est de se rendre à l’évidence : cela n’avait jamais été écrit, ou au moins cela n’avait jamais été écrit comme cela, avec cette efficacité prodigieuse de la langue, qui moule cette vie de chien et la recompose pour celui qui lit.

Pour son premier roman, Arnold Sènou a donc bien accompli un coup de maître. Il a donné à l’Afrique une expression neuve, et enrichi la littérature francophone d’une nouvelle corde. Voilà une authentique œuvre d’écrivain.

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