Amely-James Koh Bela : « Retrouver les vraies valeurs »

Amely-James Koh Bela, présidente de la Commission de l’information et de la formation à la Fédération des agences internationales pour le développement (Aide Fédération), est celle qui a permis à la rédaction d’Afrik de se pencher sur le fléau de la prostitution dans les milieux africains en Europe. Ce phénomène est traité dans un livre à paraître. A cette occasion, Amely-James Koh Bela, revient pour nous sur son action.

Amely-James Koh Bela est présidente de la Commission de l’information et de la formation à la Fédération des agences internationales pour le développement (Aide Fédération), une organisation non gouvernementale dotée d’un statut consultatif auprès du Conseil économique et social des Nations Unies. Diplômée d’une école de commerce et de gestion et déjà fortement impliquée dans le milieu associatif, elle est interpellée, à la fin des années 90, par la prostitution dans les milieux africains lors d’une enquête qu’elle souhaite réaliser sur la vie des immigrés (« Sans-papiers ») africains. Elle découvre alors la prostitution « familiale ». Aussi, depuis une dizaine d’années, celle qui se définit comme une « Africaine qui se donne le temps d’aider les autres », se mobilise contre le fléau de la prostitution des Africains en Europe. Elle est l’auteur d’un livre, intitulé Prostitution Africaine : Vérités – Mensonges – Esclavage qui paraîtra fin septembre.

Afrik.com : Les colonnes d’Afrik ont évoqué, grâce à vous, la dure réalité de la
prostitution chez les Africains, et plus particulièrement en Europe. Selon vous, cette énième médiatisation a-t-elle permis d’alerter un peu plus l’opinion publique sur le sujet ?

Amély-James Koh Bela : Je suis très satisfaite qu’on ait pu, grâce à Afrik, informer le maximum de personnes sur la prostitution dans les milieux africains en France, et plus largement en Europe. J’ai reçu des dizaines et des dizaines d’e-mails. Pour beaucoup de gens, ce phénomène reste encore inimaginable. C’est un peu normal. Ce n’est qu’un début, mais j’espère que mon livre, les conférences et autre finiront par les convaincre de la réalité de ce fléau.

Afrik.com : De quoi sera-t-il question dans votre livre ?

Amély-James Koh Bela : Le livre fait, entre autres, un tour d’horizon des causes de la prostitution et de la misère. Dans le cas de l’Afrique, il s’agit plutôt parfois d’une misère psychologique car les pays impliqués dans les réseaux africains de la prostitution ne sont pas les plus pauvres. J’ai également essayé de montrer les dessous de la prostitution africaine en Europe. Car c’est une prostitution hors norme dans une Europe où la perversité ne semble pas avoir de limites. Dans cette optique, certaines parties du livre sont volontairement choquantes. J’évoque également la responsabilité des Occidentaux quant à leur politique économique, en Afrique, qui sacrifie notre continent sur l’autel du profit au détriment des hommes. Je parle aussi de ces innombrables guerres, qui rapportent à ses « amis » des milliards. En effet, la vente d’armes dans cette partie du monde est responsable de multiples désastres. Des armes mises entre les mains d’enfants qui sont à jamais détruits par cette violence. L’Afrique est un vaste terrain d’entraînement pour ces outils de mort.

Afrik.com : L’occident n’est pas la seule responsable de nos maux…

Amély-James Koh Bela : Je dénonce aussi les dirigeants africains qui portent leur part de responsabilité dans ce fléau. Rien n’est concrètement fait pour retenir ces centaines de milliers de jeunes qui partent jouer les boniches de l’autre côté de la mer. Au contraire, on a l’impression qu’ils le cautionnent, ne serait-ce que par leur silence et le fait que les trafiquants d’êtres humains ne sont pas réprimés. Ils ont d’ailleurs donné à certains pays une très honteuse renommée. Cependant les parents africains doivent prendre leurs responsabilités et reprendre leur rôle d’éducateurs afin que les vraies valeurs soient rétablies. La solution pour les jeunes n’est pas de partir. Car ils partent à l’aventure et deviennent des proies faciles, notamment pour les proxénètes. Par ailleurs, il faut que les Africains soient plus solidaires entre eux car certaines attitudes nous coûtent parfois très chères.

Afrik.com : Le terrain de choix pour mener votre action de sensibilisation reste l’Afrique. Que comptez vous y faire concrètement ?

Amély-James Koh Bela : Nous allons mener en Afrique un vaste programme de sensibilisation qui devrait être mis en œuvre courant 2005. Ceci en partenariat avec les gouvernements locaux, les ministères de la Santé, de l’Education et de la Promotion de la femme. Mais aussi avec la Croix Rouge, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les Nations Unies. Nous allons aller vers la jeunesse pour leur expliquer les pièges qui peuvent se refermer sur eux s’ils décident, coûte que coûte, d’immigrer en Occident. La première étape sera le Cameroun (six pays africains ont déjà donné leur accord de principe, ndlr) parce que c’est un pays que je connais bien. Dans une dizaine de collèges et de lycées, nous allons informer les jeunes sur les mirages de l’Europe, et plus particulièrement de celui de l’enfer de la prostitution. Il sera également question des dangers de l’Internet. Surfer sur le Net à la recherche du « prince charmant européen » est en effet devenu depuis quelques années l’activité favorite de certaines jeunes filles africaines. Des projets seront également initiés dans le sens de la réinsertion sociale des anciennes prostituées : prévoir des formations ou assurer leur reconversion selon leurs compétences. La priorité sera, en outre, donnée à la scolarisation de leurs enfants.

Afrik.com : Mais d’ici 2005, qu’allez vous faire ?

Amély-James Koh Bela : La sortie prochaine du livre va donner une nouvelle impulsion à notre action. Nous comptons ainsi nous rendre dans les lycées des régions où une forte population d’origine africaine réside – 18ème, 20ème arrondissements, le département de la Seine-Saint-Denis et sa région – pour mener cette action de sensibilisation. A l’image de celle que nous mènerons prochainement en Afrique.

Afrik.com : Vous avez récemment rencontré plusieurs acteurs clés de la lutte contre la prostitution en France. Qu’allez-vous faire ensemble ?

Amély-James Koh Bela: Ils m’ont tous reçue à bras ouverts à l’OCRTEH (l’Office central pour la répression du trafic des êtres humains, ndlr), à la fondation Scelles, au Mouvement du Nid… Partout. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec eux notamment quant à certaines formes de prostitution dont ils ne soupçonnaient même pas l’existence. Nous allons travailler ensemble, M. Colombani, le chef de l’OCRTEH, m’a félicitée pour mon action et m’a demandée de lui remettre un rapport écrit sur la situation. Il faut dire que depuis le début, Madame Hidalgo la première adjointe de la Mairie de Paris, m’a soutenue et continue de me soutenir dans ma démarche. Elle sera d’ailleurs la marraine du programme en Afrique dont je vous parlais tantôt.

Afrik.com : Vous travaillez depuis près d’une dizaine d’années dans les milieux de la prostitution africaine. Vous ne craignez pas quelque fois pour votre sécurité ?

Amély-James Koh Bela : Je ne représente pas une menace pour les proxénètes. Au contraire, ils s’amusent plutôt de tout le tapage que je fais autour de la prostitution. Les complicités dont ils bénéficient sont très influentes. Contre eux, je ne fais pas le poids. Je ne m’inscris pas dans une action répressive, j’essaie d’aider tout simplement ces femmes. Et ils le savent. De plus, je ne dénonce personne. J’ai noué des relations de confiance avec les prostituées même si je suis de moins en moins liée à la nouvelle génération. Le danger est plutôt ailleurs. Avec toutes les mises en garde qui ont été lancées, je reçois encore des mails où des femmes me demandent de leur trouver de « bons maris » puisque je semble avoir l’expérience pour distinguer les bons des mauvais. Mon but est d’informer mais je ne peux pas faire plus qu’il n’est possible.

Afrik.com : Plusieurs associations africaines militent comme vous dans le domaine de la protection de la femme et de la lutte contre du sida. N’avez-vous pas pensé joindre vos efforts ?

Amély-James Koh Bela : J’ai déjà tenté de le faire. Rien qu’en France, on compte près de 1 000 associations qui travaillent dans le seul domaine du sida. Au sein d’Aide fédération, nous avons pris le parti de fédérer les associations afin de créer des synergies. Quand Aide mène une action, c’est celle de près de 1 500 associations. Mais c’est très dur, entre nous Africains, d’être solidaires car chacun semble vouloir défendre ses propres intérêts. J’espère que ces fils d’Afrique finiront par comprendre que notre force réside dans l’union de nos forces. Il faudra aussi que les Africains arrêtent de pleurnicher et qu’ils se réveillent. Qu’ils arrêtent de se demander ce que leur pays fait pour eux. Car eux, que font-ils pour leur pays ? Nous allons dans leurs écoles, nous avons leurs diplômes, nous disposons de plus possibilités que nos ancêtres, mais nous sommes toujours aussi stupides. Prompts à copier bêtement des vies qui ne sont les nôtres ; à renier nos coutumes qui sont pourtant le socle sur lequel est bâtie notre identité. Nous n’avons pas besoin de renier nos coutumes pour nous intégrer dans des sociétés où nous sommes souvent victimes de toutes sortes de discrimination. Respecter les droits des pays d’accueil ne veut pas dire se « prostituer » le cerveau. L’année 2005 sera, dit-on, celle de la renaissance de l’Afrique. Cela ne sera possible que si ses enfants arrêtent d’être complexés et essaient de porter fièrement le digne héritage que sont nos coutumes, nos cheveux crépus et cette merveilleuse couleur noire qui est la seule à aller avec tout.

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