Algérie : récit d’un procès sur fond de « vice de forme », à l’encontre de Khaled Drareni

Khaled Drareni

Accusés d’« incitation à attroupement non armé » et d’ « atteinte à l’unité nationale », le procès du journaliste Khaled Drareni et des deux militants, Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche, s’est ouvert, lundi 3 août, au tribunal de Sidi M’hamed (Alger), en la présence d’une quarantaine d’avocats, qui se sont déplacés pour plaider leur innocence. 

Zoubida Assoul, Nassima Rezazgui, Abdelghani Badi, Faiza Betach, Amine Sidhoum, Mostefa Bouchachi…Un total de vingt avocats sur les quarante, qui ont été désignés pour prendre la parole afin de défendre le journaliste et les deux activistes. Tous ont dénoncé « un dossier monté de toutes pièces et sans preuves tangibles ».

Khaled Drareni a comparu, en visioconférence, depuis la prison de Koléa, où il est en détention provisoire, depuis plus de 130 jours.

Le parquet a requis quatre ans de prison ferme, une amende de 100 000 DA ainsi que 4 ans de privation des droits civiques à l’encontre des accusés.

Le procès s’est ouvert par la présentation de ce qui a été qualifié par la défense de « vice de forme », révélant ainsi de nombreuses « irrégularités dans la gestion du dossier et violations des droits des accusés », notamment l’« absence de certificats médicaux des accusés » pourtant incarcérés.

« Un procès de trop…! »

Durant le procès en question, sur les réseaux sociaux, des publications des activistes, des militants de la société civile, des juristes, des observateurs et spécialistes politiques, poussent comme des champignons, dénonçant ainsi « un procès de trop ».

Ils semblent tous affirmer qu’ « il est clair que c’est un acharnement contre les journalistes et les militants politiques ». Ils pointent du doigt les différences de traitement. Les ex-hauts responsables sous le régime de Bouteflika, qui ont été jugés dans des affaires de corruption ont, quant à eux, eu droit à « des procès expéditifs ».

Ici, il y a d’abord le caractère inconstitutionnel des poursuites judiciaires, en raison du « manque de preuves tangibles » quant aux accusations citées ci-dessus. Mais les avocats soulignent également que la procédure pénale exige qu’un certificat médical soit joint au dossier des prévenus. Cet élément, absent du dossier dans le cas présent, pourrait rendre les procédures judiciaires « invalides », d’après les avocats de la défense.

Me Abdellah Habboul a également révélé que le dossier des accusés serait « fragmenté ». Il explique que « 33 personnes avaient été présentées au procureur de la République, le 7 mars dernier, dans un seul et même dossier, alors que le Parquet avait ordonné à la police judiciaire de rouvrir un dossier dans lequel figurent seulement messieurs Belarbi, Hamitouche et Drareni ». Et d’ajouter : «  s’il est présenté ainsi, le dossier des prévenus est considéré comme modifié illégalement ».

Me Zoubida Assoul a, quant à elle, pointé du doigt « la dualité dans le traitement judiciaire réservé à chacun des prévenus qui sont pourtant poursuivis sur la base du même dossier et pour les mêmes chefs d’accusation ».

Elle rappelle d’abord que « Samir Belarbi et Slimane Hamitouche ont été placés sous mandat de dépôt, le 10 mars dernier, tandis que Khaled Drareni a été placé sous contrôle judiciaire. Ensuite et après le placement en détention préventive du journaliste, le 29 mars, les deux activistes ont été remis en liberté provisoire tandis que Khaled Drareni a été maintenu en prison ».

De son coté, Me Abdelghani Badi a plaidé, en plus de la relaxe de ses clients, pour la suppression de l’article 79 du code pénale, à savoir « l’atteinte à l’unité nationale ». L’avocat avance « le danger que cette accusation représente pour chaque citoyen faisant allusion à sa présence dans les dossiers de tous les détenus arrêtés dans le cadre du mouvement populaire ».

« L’article 79 du code pénal [atteinte à l’unité nationale] est inconstitutionnel et nous devons tous militer pour sa suppression. Sinon, vous et moi (le procureur général) et vous (le juge) sommes tous menacés d’être poursuivis sur la base de cet article », a-t-il argumenté.

L’étrange interrogatoire de Khaled !

Portant une moustache, amaigri mais le moral intact. Son sourire ne quitte pas son visage. Le directeur du site Casbah Tribune et correspondant de la chaîne TV5 Monde comme de RSF répond avec assurance aux questions de la juge, le tout dans un arabe littéraire très soutenu.

« Je n’ai fait que mon travail en tant que journaliste libre et indépendant, j’ai couvert toutes les manifestations liées au Hirak, même celles pro-gouvernement. C’est mon devoir de le faire, pour que le citoyen algérien puisse avoir accès à l’information, en toute objectivité. Il y va de son droit constitutionnel. Alors, en quoi cela est-il une atteinte à l’unité nationale ? Je nie toutes ces accusations à mon encontre », a-t-il soutenu.

« Quand je fais mon travail, je protège l’unité nationale, je ne la menace pas », précise-t-il, soulignant que « les slogans que j’ai rapporté sur mon compte Twitter et Facebook, étaient scandés durant les manifestations ».

La juge insiste et le journaliste répond : « j’avais l’habitude de relayer les slogans des manifestants, de les mettre entre guillemets et de les illustrer comme légendes, accompagnant les vidéos des marches ». « Il ne s’agit pas de mes propres slogans, mais de ceux des manifestants qui sortent dans la rue pour participer au Hirak, pourtant qualifié de “béni” par le discours officiel du gouvernement ».

Toujours dans le même contexte, la juge passe les publications de Khaled en revue, l’interrogeant sur une publication dans laquelle on ne trouve pas de guillemets et qu’il avait postée sur son compte Twitter. Dans ce post, il déclare – selon l’enquête –  : « Ce système dégradé et sans cesse renouvelé ne veut pas de changement, quand on exige la liberté de la presse, il répond en offrant des “sandwich” et de la “publicité étatique”. L’argent n’achète pas tout, l’honneur de la presse doit être prioritaire ».

Khaled riposte : « il ne s’agissait pas là, en effet, d’un slogan relayé, mais d’un droit, dont je jouis en tant que citoyen algérien, même si je suis journaliste, de donner parfois mon avis personnel, et ce, sans injures ou atteinte à l’unité nationale ».

Le journaliste a également été interpellé par la justice, sur une publication appelant à une grève générale : « J’ai retransmis l’information de la Coordination des Forces du Pacte de l’Alternative Démocratique (PAD), qui comprend des partis politiques accrédités et reconnus en Algérie. Cette dernière avait publié un appel à la mobilisation et à la grève générale. J’ai le droit, en tant que journaliste, de faire des publications sur mon compte personnel, si je reprends ce communiqué sans me l’attribuer. Je n’ai pas, moi-même, appelé à la grève générale, j’ai posté une publication sans commentaire ».

Sur une question au sujet de ses relations avec les chaînes étrangères et de son accréditation, M. Drareni a apporté les précision suivantes : « Je ne suis pas officiellement reporter pour TV5 Monde, mais collaborateur, et cela n’exige pas d’être accrédité. Je ne travaille pas pour France 24, mais j’interviens sur cette chaîne en tant que journaliste ».

Sur la base de vérification des e-mails du journaliste, dans le cadre de l’enquête judiciaire, la juge lui a ensuite demandé pourquoi il percevait des sommes mensuelles de montants différents, en citant comme exemple la différence entre son salaire de janvier et son salaire de février. Notre confrère explique : « je reçois un salaire mensuel de la chaîne, mais il varie d’un mois à l’autre, en fonction du nombre de mes interventions. Pour exemple, mes interventions, lors de la couverture de la Coupe d’Afrique étaient plus nombreuses que les autres mois ».

Plus long que le procès d’Ahmed Ouyahia, d’Abdelmalek Sellal et celui d’Ali Haddad, il a été ensuite question pour la juge de parler à Khaled Drareni d’une « fouille de son compte Gmail ». Cette fouille aurait révélé, par ailleurs, que l’ambassade de France en Algérie aurait payé un billet d’avion pour la France au journaliste, durant le mois de janvier dernier.

Khaled Drareni tente de corriger l’information : « Ce n’est pas l’ambassade de France qui a pris en charge les frais de ce billet, mais plutôt le Centre culturel français (CCF) », expliquant qu’il avait été invité à « assister à une conférence intitulée “Les Algériens en France et le racisme”, organisée par l’ONG française de lutte contre le racisme, SOS Racisme ».

Peu avant la fin de l’interrogatoire, alors qu’il est plus de 20h, la juge a demandé à Drareni pourquoi il se trouvait, le 7 mars dernier, au niveau de la rue de Didouche Mourad, à Alger.  Ce dernier a répondu qu’il habitait « au 45 rue Didouche Mourad. J’ai entendu les chants et slogans scandés par des manifestants, je suis alors descendu couvrir ces manifestations dans le cadre de mon travail journalistique ».

Fin de l’interrogatoire, les plaidoiries s’enchainent. Quelques minutes avant les délibérations, le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed a requis contre les trois prévenus, dont Khaled Drareni, une peine de quatre (4) ans d’emprisonnement et une amende de 100 000 dinars, ainsi que la privation de leurs droits civils pour une durée de (4) quatre ans.

Les avocats, qui sont venus nombreux défendre Khaled Drareni et ses co-accusés, ont affirmé, encore une fois, que le dossier était « vide » et que par dessus tout, selon eux, il contenait de nombreuses violations des procédures. Les avocats de la défense ont conclu que « ce type de procès, étant politique et n’est pas soumis à la loi ».