Algérie : Mohamed Benchicou libre

Le journaliste algérien Mohamed Benchicou, ancien directeur du quotidien Le Matin, a été libéré mercredi à 10h, de la prison d’El Harrach à Alger. Il purgeait une peine de deux ans de prison pour « infraction régissant le contrôle des changes et les mouvements de capitaux ». C’est avec sa libération, toute la joie de ceux qui l’ont soutenu qui éclate. C’est aussi un symbole d’espoir pour les journalistes emprisonnés en Algérie.

Par Louise Simondet

Les portes du pénitencier se sont ouvertes aujourd’hui sur le journaliste Mohamed Benchicou. Arrêté et emprisonné depuis le 15 juin 2004 à la prison d’El Harrach, le directeur du quotidien Le Matin a recouvert la liberté à 10h, heure locale. Il a été accueilli par les cris de joie d’une foule de plusieurs centaines de proches et amis, dont son épouse, Fatiha. De nombreux journalistes, qui militaient pour sa libération, se trouvaient sur place. Des dizaines de membres du Comité Benchicou pour les libertés (CBL), des représentants des âarchs (tribus kabyles), avec à leur tête leur porte-parole Belaïd Abrika, étaient également présents.

Il y a deux ans, le journaliste passait devant le tribunal d’El Harrach suite aux poursuites intentées par le ministère des Finances pour « transfert illégaux de capitaux et infraction à la réglementation des changes », après la découverte en août 2003 de bons de caisse dans ses bagages à l’aéroport d’Alger. C’était une année à peine après l’élection à la présidentielle d’Abdelaziz Bouteflika. Et une année seulement après la publication du livre satirique de Benchicou sobrement intitulé : « Bouteflika, une imposture algérienne ». A cet ouvrage s’ajoute de nombreux articles critiquant ouvertement le président algérien.

Un parcours symbole de liberté

Selon Fayçal Métaoui, rédacteur en chef de El Watan, après sa sortie de prison, Mohamed Benchicou s’est rendu immédiatement à la place de la liberté de la presse pour se recueillir à la mémoire des journalistes algériens assassinés par les terroristes. Puis il a fait escale devant la rue Hassiba Ben Bouali, à l’endroit où sont tombé deux journalistes, lors de la marche citoyenne du 14 juin 2001. Enfin, ses pas se sont arrêtés devant la maison de la presse Tahar Djaout, où sont basés de nombreux journaux algériens, à Belcourt, quartier populaire du centre d’Alger. Moment émouvant, le journaliste tout juste libéré a pris la parole devant ses confrères et a remis le prix « Benchicou » de la plume libre aux deux lauréats, le Marocain Ali Lemrabet et le correspondant du quotidien El Khabar El Bayadh, Bâchir Laârabi.

Les prix, Mohamed Benchicou en a reçu. Le 18 avril dernier, il recevait le prix Goldsmith, qui récompense les écrivains persécutés. Et en 2005, il se voit honoré du prix international de la liberté d’expression décerné par la revue espagnol Voz d’El Occidente. Pour sa liberté de ton, Mohamed Benchicou a payé le prix fort. Mais même les murs de la prison d’El Harach n’ont pu la lui enlever. Le pouvoir algérien a voulu le bâillonner, Mohamed Benchicou a répondu par ses armes : les mots. « Ce combat n’est pas celui de ma libération mais celui de la liberté d’expression », affirmait le directeur du quotidien Le Matin de sa cellule de la prison d’El Harach. Et de clamer haut et fort : « La presse algérienne sera libre ou ne sera pas ».

Une volonté que les années de prisons n’a pu altérer

Dans une déclaration à l’AFP et à la radio britannique BBC, M. Benchicou a affirmé mercredi qu’il « ne regrettait rien » de ce qu’il avait fait, ni des deux années de prison qu’il venait de passer. « S’il fallait refaire ce que j’ai fait, je le referais », a-t-il affirmé, ajoutant : « Il est temps que les libertés soient reconquises ». « Je suis ému par l’accueil qui m’est réservé aujourd’hui. C’est un appel au secours que les Algériens lancent à l’opinion internationale et au régime algérien qui les a privés de toutes les libertés : libertés de pensée, d’écrire, d’entreprendre », a-t-il dit. Il a, enfin, estimé qu »il est temps que les Algériens retrouvent la liberté pour laquelle ils ont donné tant de sang ».
Ce mercredi, Mohammed Benchicou est passé de sa sombre cellule à la lumière des projecteurs. Une lueur d’espoir pour tous les journalistes emprisonnés en Algérie.

Liberté de la presse bâillonnée

Pourtant, un long chemin reste encore à parcourir en Algérie. Au lendemain de la condamnation du directeur du Matin, son avocat Khaled Bourayou avait déclaré : « La justice est totalement instrumentalisée. On a tenu compte plus de la qualité de Benchicou, parce que c’est un journaliste d’abord. Il exprime des opinions et des idées ». Et à l’occasion de la libération de M. Benchicou, le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie a dénoncé « l’acharnement » du pouvoir, qui n’a accordé aucune remise de peine à l’ex-directeur du Matin « dans le but de décourager toute attitude critique de la presse ».

« A la grande honte de l’Etat algérien, Mohamed Benchicou a purgé la totalité de sa peine de 2 ans d’emprisonnement. Il n’a bénéficié ni de l’amnistie, ni de la remise de peine accordées aux droits communs et même aux terroristes », indique-t-il dans un communiqué. Le Collectif exige la « dépénalisation des délits de presse » en Algérie, « en particulier l’abrogation des articles prévoyant des peines de prison et des amendes exorbitantes pour diffamation », et la relaxe de tous les journalistes algériens condamnés à la prison ferme.

Selon le Collectif pour la liberté de la presse en Algérie, « une vingtaine de journalistes sont condamnés, à ce jour, à de lourdes peines de prison ferme, trois d’entre eux sont sous contrôle judiciaire et cinq éditeurs de journaux, parmi les plus en vue, sont poursuivis dans 88 procès de presse ». Le jour-même où Mohamed Benchicou franchit l’enceinte de la prison, deux journalistes comparaissent devant le tribunal d’Alger pour diffamation.