Algérie : Matoub Lounès, le Berbère rebelle

La justice algérienne a rendu lundi son verdict sur la mort du chanteur Kabyle Matoub Lounès. Mais la famille de la victime réclame l’ouverture d’une nouvelle enquête. Il y a treize ans, ce fervent défenseur de la culture et de l’identité Tamazight (berbère) était assassiné en Kabilye. Matoub Lounès a laissé derrière lui des œuvres littéraires et musicales. Portrait d’un artiste controversé.

La famille du célèbre chanteur berbère Matoub Lounès a annoncé ce mercredi qu’elle allait réclamer l’ouverture d’une nouvelle enquête. Les deux assassins accusés de complicité de meurtre sur le chanteur Kabyle le 25 juin 1998 ont été condamnés lundi à douze ans de prison, qu’ils ont effectué en détention provisoire. Ils continuent de clamer leur innocence et l’avocat de l’un des accusés veut faire appel de la décision judiciaire, rapporte RFI. Malika Lounès, la sœur de Matoub, estime que ce procès est une « parodie » et que les vrais coupables « sont bien protégés ». Tout au long de sa carrière d’artiste et d’homme engagé, Matoub Lounès, perçu comme un héros de la cause berbère, a polarisé les passions des Algériens.

Un musicien-poète populaire

Né le 24 janvier 1956 dans une famille modeste en Kabylie, région montagneuse d’une Algérie alors en proie à une sanglante guerre d’indépendance, Matoub Lounès est rapidement apparu comme un enfant difficile, prémices de l’artiste engagé, voire dérangeant qu’il fut tout au long de sa carrière. L’adolescent turbulent découvre tôt sa vocation musicale. Il écrit, compose et chante ses chansons, largement influencées par la musique berbère. Les compositions de Matoub Lounès s’apparentent à une forme de poésie engagée accompagnée d’instruments et de rythmes traditionnels berbères. En 1978, alors qu’il n’a que 22 ans, il émigre en France sur les traces de son père, parti alors qu’il n’était encore qu’un enfant et revenu en Algérie une trentaine d’années plus tard. Ce dernier lui offrira un mandole qui deviendra l’un de ses instruments à corde de prédilection, avec la guitare et le darbouka, une sorte de tambour oriental.

C’est cette même année qu’il produira Ay Izem (Ô lion), un premier album teinté d’une coloration très politique qui connaîtra un franc succès. Dans ce premier opus, le chanteur célèbre les indépendantistes algériens et critique violemment les dirigeants du pays qu’il accuse d’accaparer le pouvoir et de brider la liberté d’expression. Deux ans plus tard, Matoub Lounès se produira pour la première fois à l’Olympia. Le musicien-poète composera 27 autres albums dont l’Ironie du Sort en 1989, où il raconte sa convalescence après avoir été grièvement blessé par un gendarme durant une manifestation un an auparavant. Son dernier album sorti un mois avant sa mort, Lettre ouverte aux… (vol.1: Tabratt i l?ekam, vol.2: I lu?qed zhir), est un pamphlet en chaâbi contre le terrorisme islamiste et la politique d’arabisation de l’Algérie au détriment des dialectes locales, notamment la langue Tamazight (berbère). Le dernier morceau de cet ultime opus est une parodie de Kassaman, l’hymne national algérien.

Engagement politique et provocation

Le combat politique de Matoub Lounès est indissociable de son œuvre musicale et littéraire. « Ils ont peint à la chaux l’atroce grimace de la religion et du panarabisme sur le visage de l’Algérie. Imposture! Imposture! … » chante-il dans sa parodie de l’hymne algérien. L’artiste berbère, francophone et qui comprenait un peu l’arabe algérien a lutté toute sa vie contre la politique d’arabisation du système éducatif algérien introduit dès 1968. Une politique qui n’avait pour objectif que « d’arabêtiser » le peuple, selon ses propres termes. Virulent, il n’hésitait pas à s’en prendre aux dirigeants algériens dans ses chansons, les accusant de participer à l’islamisation du pays. L’ Algérie vivait sa « décennie noire ». une période s’étendant de 1991 au début des années 2000 au cours de laquelle le pays s’est livré à une guerre civile meurtrière opposant le gouvernement à des groupes islamistes, dont l’armée islamique du salut issu du Front islamique du salut (FIS) et le groupe islamique armé (GIA).

Le fervent défenseur de la démocratie et de la laïcité comme il se présentait lui-même a été la cible d’intégristes musulmans. Le 25 septembre 1994, il a été enlevé par un groupe armé avant d’être libéré sous la pression d’une forte mobilisation de la communauté berbère. Loin de se laisser intimider, Matoub Lounès va publier en 1995 le livre autobiographique Le Rebelle, où il revient sur cet évènement. Il recevra le Prix de la mémoire des mains de Danielle Mitterand, alors première Dame française. Provocateur, il dira lors d’une émission sur une chaîne de télévision française en 1995: « je ne suis pas arabe…ni obligé d’être musulman ». La même année, il participe à la marche des rameaux pour l’abolition de la peine de mort en Italie et obtient un Prix canadien pour la liberté d’expression.

Matoub Lounès est tombé dans une embuscade le 25 juin 1998 sur la route d’Aït Douala, en Kabylie, près de son village natale. Son assassinat est revendiqué cinq jours plus tard par le groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). La Kabylie est depuis orpheline d’un héros de la cause berbère, un artiste populaire rebelle.

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