Algérie-France : le Medef joue les pompiers économiques à Alger


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Patrick Martin Président du Medef
Patrick Martin Président du Medef

Patrick Martin, président du Mouvement des entreprises de France (Medef), a effectué du 23 au 26 avril 2026 une visite à Alger à l’invitation du Conseil du renouveau économique algérien (Crea). Première rencontre au sommet entre les deux patronats depuis plus de deux ans, ce déplacement s’inscrit dans un contexte de dégel diplomatique progressif entre Paris et Alger.

Contrairement au grand défilé d’entreprises habituel, ce déplacement de Patrick Martin en Algérie s’est fait en petit comité, avec seulement Yannick Morillon, coprésident du conseil d’affaires algéro-français. Fait inhabituel, c’est le président du Medef lui-même, et non le président de Medef International, qui a conduit le déplacement. Le message est clair : il ne s’agit pas d’un salon d’affaires, mais d’un retour de contact politique et relationnel entre les deux mondes industriels.

Les patrons devant, les diplomates derrière

Le Medef revendique ici un rôle de facilitateur, déjà éprouvé auprès du Maroc en 2024. Dès son arrivée, Patrick Martin a résumé sa philosophie sur le réseau X : « Je crois profondément à la diplomatie économique. Durant mon séjour, j’irai à la rencontre des entreprises françaises et algériennes, ainsi que des acteurs binationaux qui font le lien au quotidien. Ils incarnent le cœur vivant d’un avenir économique partagé entre nos deux pays. »

À Alger, il a rencontré le président du Crea, Kamel Moula, des chefs d’entreprises des deux pays, et a été reçu par le ministre algérien de l’Industrie, Yahia Bachir. Il en ressort que le Medef a accepté le principe de « fabriquer en Algérie pour exporter vers l’Afrique », en s’appuyant sur les opportunités offertes par la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).

La visite s’inscrit dans une reprise progressive des relations : mission de Ségolène Royal à Alger en janvier 2026, déplacement officieux de Laurent Nuñez en février, et prochainement une visite d’Anne-Claire Legendre, présidente de l’Institut du monde arabe. Cette séquence montre que Paris cherche à relancer les liens sur plusieurs fronts à la fois, économique, culturel, sans attendre uniquement les sommets diplomatiques.

Économie qui tient, mais perte de terrain française

Les échanges commerciaux bilatéraux n’ont pas été détruits par le climat de tension politique, mais la France a perdu du terrain. L’Algérie a notamment cessé d’importer blé et lait de France. Des groupes comme TotalEnergies restent présents, mais dans un climat d’incertitude et de concurrence accrue avec la Chine, la Turquie ou l’Italie, qui ont rapidement occupé l’espace laissé vacant.

La chambre de commerce algéro-française, qui regroupe environ 2 500 entreprises dont 400 françaises, accueille la visite comme « une très bonne chose » et appelle à une « reprise normale » de la relation économique. L’ancien ambassadeur français et Délégué interministériel à la Méditerranée, Karim Amellal, est plus direct : « La dégradation sans précédent de la relation bilatérale constitue, à rebours de ce que pensent certains, un handicap stratégique majeur pour la France. »

Les limites d’un médiateur patronal

Sur le terrain, les milieux d’affaires saluent le geste, mais à Alger on rappelle que les gestes économiques ne suffisent pas. Le climat politique et médiatique à Paris reste tendu, et l’Algérie attend des garanties politiques : respect de sa souveraineté, fin des ambiguïtés sur le Sahara, apaisement du discours public. Ce sont des décisions qui relèvent du pouvoir politique, pas du patronat.

Significativement, les deux côtés ont opté pour la discrétion : le Crea n’a émis aucune communication officielle et la rencontre prévue avec les médias a été annulée. Laurent Nuñez a révélé dans L’Opinion que Macron a délibérément choisi le silence sur ce dossier. Le Medef peut donc faciliter les contacts et réchauffer les réseaux, mais son rôle reste limité. Patrick Martin l’a lui-même formulé avec sérénité depuis Alger, dans un entretien à Casbah Tribune : « C’est un peu plus compliqué en ce moment avec certains pays, c’est une raison supplémentaire pour que la relation historique avec l’Algérie soit encore développée. » La visite marque un premier pas logique : ignorer l’Algérie serait une erreur que les entreprises françaises ne peuvent pas se permettre, même si, sur le plan politique, tout reste à négocier.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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