Agression d’un adolescent juif à Paris : l’autre explication

Alors que la polémique ne désenfle pas sur les conditions de l’agression d’un adolescent juif à Paris ce week-end, on en oublierait presque le bon sens. Haro sur les jeunes des quartiers nourris d’antisémitisme ! Cet événement, tragique, mérite d’être lu à la lumière des explications de Christophe-Adji Ahoudian, chargé de la jeunesse à la mairie du 19ème arrondissement. En contact avec ces jeunes au quotidien, il nous invite à creuser derrière ce soi-disant communautarisme du quartier, pour faire ressortir la racine du mal : la frustration de la jeunesse.

Samedi soir, près du parc des Buttes Chaumont (19ème arrondissement de Paris), un adolescent de 17 ans, Rudy, a été agressé. Les circonstances du drame n’ont pas encore été clairement établies par la police. Pourtant, depuis 3 jours, on crie au lynchage antisémite. Le jeune homme portait la kippa et, en ce jour de shabbat, se trouvait sur le chemin de la synagogue. Selon des témoins de la scène, il a croisé la route d’une trentaine de jeunes d’origine africaine et maghrébine, dont six ou sept l’ont pris à partie. Une violente bagarre s’est ensuivie, et Rudy a été admis dans un état grave à l’hôpital Cochin. Après plusieurs heures de coma, son état s’est stabilisé lundi. Le parquet de Paris a ouvert mardi une information judiciaire pour « tentative de meurtre aggravée par le caractère antisémite ». Les événements ont causé un vif émoi au sein de la communauté juive. Ariel Goldmann, le vice-président du CRIF [[Conseil Représentatif des Institutions Juives de France]], nous a déclaré : « Je reste sous le choc, face à la gravité des blessures infligées. Je reste aussi sur le fait que la confession de Rudy est en grande partie la raison de son agression, ce qui semble aussi être la position des pouvoirs publics, des associations et de la police. » Quant à la classe politique, dès dimanche, elle s’est dite très choquée par l’affaire, et a assuré que le gouvernement ferait tout son possible pour combattre en France le racisme et l’antisémitisme. Pour Christophe-Adji Ahoudian, chargé de la jeunesse à la mairie du 19ème, une analyse judicieuse fait défaut dans cette polémique. Il faudrait l’envisager de manière rationnelle. Selon l’élu, il est nécessaire de se poser les questions de fond, portant sur les jeunes dans leur globalité. Entretien.

Afrik.com : Pouvez-vous nous donner votre sentiment sur cette affaire ? Selon vous, s’agit-il d’un acte antisémite ?

Christophe-Adji Ahoudian :
Il y a beaucoup de « on-dit » dans cette affaire. L’affaire de justice en cours va aboutir rapidement donc je reste prudent. On entre dans une phase plus rationnelle, où le côté émotionnel est tempéré. En tout cas, je pense que cette affaire ne revêt pas, ou pas seulement, ce caractère antisémite qu’on lui prête. Ce n’est pas la réalité du 19ème tel que je la connais. J’y ai grandi, et dans une atmosphère où toutes les « communautés » se côtoient dans une entente cordiale.

Afrik.com : A-t-on jeté de l’huile sur le feu en parlant immédiatement d’acte raciste ?

Christophe-Adji Ahoudian :
On a eu de la chance que la situation ne s’envenime pas, ce qui confirme bien l’état d’esprit des habitants du 19ème. Pour préserver le calme, l’analyse doit rester prudente, car pointer du doigt porterait préjudice au travail de la justice. On peut comprendre que des personnes réagissent sous le coup de l’émotion, mais il faut maintenant se poser les questions de fond. On perçoit d’ailleurs cette évolution chez certains médias. A travers ces questions-là, il y aura des réalités de fond qui vont ressortir, et qui risquent d’être très éloignées de ce qu’on lit partout ces jours-ci.

Afrik.com : A quoi attribuez-vous la formation de « bandes » à caractère ethnique dans certains quartiers ? Quel sens donner à ce phénomène ?

Christophe-Adji Ahoudian :
Je ne suis pas sûr qu’il existe, dans le quartier que je connais en tout cas, de regroupements de jeunes en fonction d’une communauté donnée. En revanche, il y a de plus en plus une certaine frustration de la part de jeunes de tous bords. Parfois, on assiste à une radicalisation des comportements de ceux-ci. Certains jeunes, visiblement, sont prêts à en découdre, comme le montre le drame de ce week-end. Il suffit de voir ce qu’il s’est passé lors des émeutes sociales. Cela, on le constate. Le 19ème est l’arrondissement le plus jeune de Paris, avec 52 000 jeunes de moins de 25 ans. Parmi ceux-ci, une frange seulement est frustrée et devient une minorité agissante.

Afrik.com : Comment expliquer ces tensions inter-ethniques ?

Christophe-Adji Ahoudian :
Il y a des affrontements de bandes, comme partout. Mais je ne suis pas sur que l’on puisse parler de problèmes inter-ethniques. Il faut sortir de cette stigmatisation. Malheureusement il s’est agit d’un groupe de juifs d’une part, et d’un groupe de noirs et de maghrébins d’origine musulmane d’autre part. Cela n’est peut-être qu’un hasard. C’est pour cela qu’il ne faut pas adopter la position du débordement inter-communautaire. Je pense que chacun d’entre nous doit être intransigeant sur cette radicalisation des jeunes en général. Et c’est à nous, acteurs sociaux, politiques, même journalistes, d’aller au fond des choses de manière responsable. Nous avons le devoir, dans ce genre de cas, d’apporter des solutions concrètes et d’éviter les discours trop tranchés.

Afrik.com : Que fait la municipalité, à travers sa politique de la jeunesse, pour répondre à ces problèmes de désœuvrement que vous évoquez ?

Christophe-Adji Ahoudian :
Depuis très longtemps, l’arrondissement est conscient de ces difficultés et tente d’apporter de vraies réponses, à travers la présence de centres sociaux, de centres d’animation, d’antennes jeunes, implantés au cœur même des quartiers jugés sensibles. Une véritable dynamique est insufflée depuis quelques temps, et on commence concrètement à en récolter les fruits. Il faut apporter des solutions à toutes ces frustrations. Nous soutenons les initiatives de jeunes, la création. Dans le quartier des Buttes- Chaumont justement, une fête de quartier va avoir lieu ce week-end. A cette occasion, la bonne humeur est palpable, tout le monde se côtoit et bien souvent la jeunesse est l’initiatrice de projets ouverts à tous.

Afrik.com : Les jeunes sont-ils réceptifs à ce genre de manifestations ? Est-ce qu’ils se retrouvent dans ces rassemblements ?

Christophe-Adji Ahoudian :
Jusqu’à présent, chaque initiative de la municipalité a rencontré un franc succès. Les jeunes sont très demandeurs, contrairement aux idées reçues. Dans tous les domaines d’ailleurs, qu’il s’agisse des loisirs, de l’emploi, avec des sessions de recrutement pour les jobs d’été, l’alternance, l’emploi direct, ou encore des questions de sensibilisation à des problématiques importantes. Cet été nous abordons le développement durable, et ce type d’action est très rassembleur. Nous réfléchissons aussi à la mise en place d’un festival de jeunes talents visant la promotion de tous les jeunes, afin de leur offrir une tribune. Tout cela est possible et concret, et j’invite chacun à constater que les jeunes, sur les mêmes projets, cohabitent très bien. Le problème n’est pas là, mais dans la frustration de la jeunesse. Et c’est notre rôle de braquer les projecteurs sur cet aspect-là de la population jeune, pour les aider à se positionner sur leur avenir.