Agana : l’artiste, le militant et le fils de l’autre

Contrairement à ce que l’on pourrait croire Ismaël Agana n’a pas choisi le chemin le plus facile pour se faire un (pré)nom au royaume de la musique reggae. Il suit les traces de son père, qui n’est autre qu’Alpha Blondy, mais ne marche dans ses pas. Le fils du père a su se créer une identité propre dont il nous livre les clés dans son dernier opus, Le prix à payer, son premier album international, prochainement disponible dans les bacs.

Le prix à payer, sonne comme le début d’une grande aventure musicale internationale. Celle dans laquelle Agana s’est engagé. A traîner, dès son plus jeune âge, dans les coulisses des concerts de son père, le célèbre Alpha Blondy, il ne pouvait qu’attraper les virus de la chanson et du reggae. La carrière du jeune Ismaël Agana, né le 30 décembre 1972, démarre véritablement en 1995 en Côte d’Ivoire avec l’album The Day. Entre Paris et Abidjan, l’auteur-compositeur aura au total consacré trois années à son dernier opus et signe ainsi sa quatrième production. Fortement marqué par la crise ivoirienne, qui semble payer 30 ans de paix, d’où le titre de l’œuvre, Le prix à payer peut ainsi se résumer à une variation engagée sur un même thème. Car chaque chanson a sa marque, comme pour présenter l’une des multiples facettes du ‘Rootsteady’, identité qu’Agana donne à son reggae.

Afrik.com : Quelle est la couleur de votre dernier album Le prix à payer ?

Agana :
Reggae militant avec du social, de l’engagement et surtout une petite lueur d’espoir.

Afrik.com : Et manifestement, vous avez tenu à donner à chaque chanson une sonorité particulière…

Agana :
L’œuvre de chaque artiste s’inscrit dans un canevas dans lequel chaque production a une identité propre. Certaines sont violentes, d’autres sont douces… Chaque titre a une température. Chez moi, ça se ressent peut-être un peu plus parce que je suis musicien.

Afrik.com : Votre style est en effet assez métissé et particulier, même si cela reste du reggae. Comment le définissez-vous ?

Agana :
Il est particulier dans la mesure où j’ai essayé de trouver la voie dans laquelle je m’épanouirai le plus. J’ai appelé mon reggae ‘Rootsteady’, parce que tout en étant très roots, on y retrouve l’influence de la jungle, un peu de musique et de la rythmique de chez nous (Côte d’Ivoire, ndlr) et un peu de rock.

Afrik.com : Le rock comme votre père…

Agana :
Justement c’est le point vers lequel lui et moi, en plus du reggae, nous convergeons. J’ai baigné dans le reggae. Je crois que la génération des années 50, qui, elle, a été totalement imprégnée par le rock, a un peu déteint sur celle des années 70. Après, le disco est arrivé, mais il a eu forte empreinte laissée par la fin des années rock. Au pays (en Côte d’Ivoire, ndlr), on avait les Woody Peg, les Bozombo, plus tard Ernesto Djédjé (légende de la musique ivoirienne, ndlr)…Ce côté afro-rock m’est resté.

Afrik.com : Il est difficile de ne pas enchaîner sur l’inévitable question. Comment en vient-on à faire, comme son père, de la musique et du reggae ?

Agana :
Je savais dès le départ que cela allait être très compliqué. Ma situation est comparable à celle d’un fils de forgeron dont les lames sont reconnues pour être de grande qualité. Il lui faudra faire des lames de qualité équivalente ou supérieure, sinon il risque de ne pas avoir de clients. On ne peut pas échapper à son destin et chacun à une mission bien déterminée. Je suis tombé dedans, je n’ai pas choisi et je ne suis que ma voie. Mais j’ai aussi d’autres petits talents cachés : j’ai fait du théâtre, j’avais commencé à tourner un film Les cauris qui n’est malheureusement pas sorti. Je suis également un peu dessinateur. Qui sait ? Je commence par la musique, mais je ne sais pas où je terminerai. Je me considère comme un artiste à part entière et je vis mon art.

Afrik.com : Quand vous avez débuté en 1995, quels conseils votre père vous a-t-il prodigués ?

Agana :
Le seul véritable conseil qu’il m’ait donné, c’est « accroche-toi, les choses ne sont pas les mêmes qu’à mon époque. On te rappellera toujours que je suis ton père. Ceux qui ne le savent pas t’apprécieront à ta juste valeur. Ceux qui le savent ne pourront pas s’empêcher de te comparer à moi. Fais ce que tu dois faire, fais le bien ! ». Chaque jour de ma vie, j’essaie de suivre ce conseil.

Afrik.com : Le prix à payer est un album très engagé et très marqué par l’actualité ivoirienne… N’est-ce pas dangereux pour un album qui développe des ambitions internationales ?

Agana :
Aucune bataille humaine n’est marginale. Elle finit toujours par gagner un ensemble. L‘une de mes batailles est de faire comprendre aux jeunes Africains que l’exil est, certes, une bonne chose parce qu’il vous apprend beaucoup de choses susceptibles d’être transposées plus tard chez soi, mais il ne doit pas être définitif. Autrement, il perd de son intérêt.

Afrik.com : Il parle aussi de corruption et plus généralement de tous les maux de l’Afrique …

Agana :
Le mal de l’Afrique, c’est la corruption des élites sur tous les plans. C’est une gangrène ! La corruption existe partout dans le monde, mais ce qu’on demande aux nôtres, c’est de revoir à la baisse leur cupidité afin que les besoins fondamentaux de leurs populations que sont la santé, l’éducation, l’emploi soient satisfaits, que l’économie fonctionne normalement. Il est tellement stupide que nos responsables politiques viennent se faire soigner dans des hôpitaux publics en Europe alors qu’ils pourraient en construire chez eux.

Afrik.com : Pourquoi un tel engagement ?

Agana :
J’ai toujours été engagé sur certains débats sans trop le faire savoir. Parce que j’étais trop jeune et je ne voulais pas prendre position alors que mon père était lui-même déjà très engagé. J’ai dû m’écraser à un certain moment. Par conséquent, aujourd’hui, je revendique mon engagement, parce que j’ai acquis une certaine expérience de la vie et une certaine maturité… Je suis en phase avec une certaine jeunesse ivoirienne et plus généralement africaine qui souhaite voir changer les choses de manière progressive. C’est pour cela que j’ai pris mon temps pour affûter ma conscience politique, sociale et historique de mon pays. Et cela se traduit dans cet album à travers certains titres.

Afrik.com : Le premier titre a néanmoins une connotation fortement religieuse. Agana est-il un homme de foi ?

Agana :
Le prix à payer démarre sur un titre religieux parce qu’avant d’entamer une action, il faut la réaliser en esprit avant qu’elle ne se matérialise. Il faut d’abord demander à l’esprit divin de t’accorder la chance de pouvoir gagner ton combat. Pour moi, cet album représente la première arme de mon combat. C’est la prière du combattant, c’est ma prière avant d’attaquer Rootsteady qui dit en substance ceci en anglais : « Il ne faut pas rêver, la bataille sera longue, il y aura beaucoup de sueur, beaucoup de sang, de larmes aussi. Mais ce qui ne nous a pas tués nous rendra forts. »

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