Afrique du Sud : expulsion d’étrangers par dizaines de milliers

L’Afrique du Sud expulse chaque année, comme d’autres Etats africains, des dizaines de milliers d’étrangers. Certains sont clandestins, mais d’autres seraient arrêtés, détenus au centre de Lindela et reconduits à la frontière alors même que leur titre de séjour est en règle. Des associations de droits de l’Homme estiment que la xénophobie est au cœur de cette politique.

Comme dans d’autres pays africains, les étrangers ne sont pas les bienvenus en Afrique du Sud. Selon certaines associations, beaucoup feraient l’objet de brimades, de violences ou d’humiliations, avant de finir dans le train qui les rapatriera. Des abus qui seraient le lot des clandestins, mais aussi des immigrés, réfugiés ou demandeurs d’asile en règle. Au final, ce sont des dizaines de milliers d’étrangers qui seraient rapatriés. La législation de la Nation Arc-en-ciel protège pourtant les immigrés (Immigration Act 2002) et les demandeurs d’asile (Refugees Act 1998). Pour expliquer cette situation, certaines organisations des droits de l’Homme soulignent que l’Etat est en proie à une xénophobie latente dans toutes les couches de la société.

Les dossiers des demandeurs d’asile expédiés

« En ce moment, nous avons une forte xénophobie dirigée contre les autres Africains. Les Africains ne sont pas traités de la même manière que les autres étrangers. Une recherche du Projet sur l’étude des migrations en Afrique australe explique que ce phénomène est vrai pour tous les Sud-Africains, qu’ils soient riches ou pauvres, employés ou au chômage, quelle que soit leur race », rapporte Sarah Motha, coordinatrice de l’éducation des droits humain chez Amnesty International (AI) Afrique du Sud. Les étrangers semblent par ailleurs avoir une mauvaise image. Et quelques hauts responsables ne feraient rien pour que cela change. Humuan Rights Watch rapporte ainsi que l’ancien ministre de la Sûreté et de la Sécurité Steve Tshwete, décédé en 2002, a suggéré il y a quelques années que tous les étrangers d’Afrique du Sud, y compris les demandeurs d’asile et les réfugiés, étaient des criminels.

Une bonne partie des étrangers en Afrique du Sud serait d’origine mozambicaine ou zimbabwéenne. Certains arrivent de façon illégale, mais d’autres remplissent une demande d’asile en bonne et due forme. Ceux qui parviennent à obtenir le précieux statut, même si c’est au bout de nombreuses années, ont de la chance. « Le ministère de l’Intérieur a 180 000 dossiers en attente de traitement. Mais la plupart du temps, les agences en charge d’accorder ou non le statut de réfugié classent rapidement les dossiers sans accéder favorablement à la requête du demandeur. Nous avons découvert que c’est parce que ceux qui exercent la loi ne connaissent pas toute la loi. Dans une affaire, un homme de loi a, par exemple, expliqué que de deux fillettes rwandaises ne pouvaient pas faire de demande d’asile, estimant qu’elles étaient trop jeunes pour le faire. Or, la loi sud-africaine protège tous les enfants qui sont sur le territoire », précise Sarah Motha, également détentrice d’un master d’études sur les réfugiés. D’autres se retrouvent dans l’illégalité parce que leurs papiers n’ont pas été renouvelés assez vite…

« Les policiers arrêtent tous les immigrés sans discrimination »

Pire : « Les policiers arrêtent tous les immigrés sans discrimination. Ils ne font pas attention au statut de demandeur d’asile. On nous a rapporté plusieurs cas lors desquels les policiers faisaient mine de ne pas voir le papier attestant d’une demande d’asile en cours », poursuit la responsable d’AI, également détentrice d’un master sur les études concernant les réfugiés. On parle aussi de personnes arrêtées alors que leur titre de séjour n’est pas périmé, de papiers détruits ou confisqués, rapporte le journal sud-africain The Sunday Independent.

« Certains étrangers arrêtés par la police et conduits à Lindela ont effectivement des permis de demandeurs d’asile. Certains d’entre eux sont reconnus comme réfugiés. (…) Mais s’il est établi que qu’ils ont des permis ou qu’ils ont été reconnus comme réfugiés, ils ne sont pas admis à Lindela. Ils sont relâchés et amenés chez eux ou le plus près de chez eux », indique le ministère de l’Intérieur, qui affirme que les demandeurs d’asile ne sont pas expulsés. Des policiers iraient même plus loin dans l’abus de pouvoir. Ils tireraient en effet partie de la détresse des personnes arrêtées. « Plusieurs témoignages expliquent que les policiers sud-africains demandent des pots de vin et des faveurs sexuelles aux demandeurs d’asile pour qu’ils ne les envoient pas à Lindela », souligne Sarah Motha.

Lindela est le centre de rapatriement où les étrangers, clandestins ou en cours de régularisation, sont conduits lorsqu’ils sont arrêtés. « Le gouvernement sud-africain a le droit, selon la loi internationale, de réguler l’immigration, de son pays. Mais ce qui n’est pas acceptable, c’est l’arrestation indiscriminée et la détention de gens qui ont un droit légitime de vivre dans le pays, y compris ceux à qui le gouvernement sud-africain a accordé de statut de réfugiés, ceux qui ont fait une demande d’asile et les citoyens sud-africains eux-mêmes », dénonçaient cinq organisations, dont Human Rights Watch, dans une lettre à l’attention des ministres sud-africains de l’Intérieur et de la Sûreté et de la Sécurité.

Lindela, le dernier voyage de certains étrangers

Les conditions de vie à Lindela sont extrêmement déplorables, selon un reportage du The Sunday Independent, datant du 9 avril 2000. Des intervenants décrivent pêle-mêle les couches crasseuses, la nourriture « qui n’est même pas assez bonne pour la donner à un chien » ou encore l’absence criante d’un médecin. La surpopulation est un autre problème : le centre a une contenance de 4004 places, or il accueille souvent bien plus d’étrangers. Une situation qui a peut-être bien atteint son paroxysme avec l’opération de répression des immigrés clandestins lancée la mi-mars 2000. « Au plus fort des raids, plus de 7 000 personnes étaient détenues à Lindela, et des milliers auraient été déportés, bien que des médias rapportent que beaucoup se sont échappés de la détention pendant le processus d’expulsion », indique la lettre envoyées aux deux ministres sud-africains.

Certains « détenus » se plaignent par ailleurs de rester plus longtemps dans le centre que la loi ne le permet. Un constat que font aussi certaines associations. Toutefois, « les gens ne sont pas détenus plus d’un mois dans le centre, sauf sur ordre de la Haute cour et que ce n’est que dans les cas extrêmes que le ministère de l’Intérieur étend la période de détention à un maximum de 90 jours », résume The Sunday Independent, se basant sur une lettre que lui a envoyée par fax Lindie Gouws, une administratrice de Lindela.

Le plus tragique reste sans doute la mort inexpliquée de réfugiés dans le centre. « Depuis le mois de janvier 2005, environ cinquante personnes sont mortes », explique Sarah Motha, d’Amnesty International. Le Forum des exilés zimbabwéens (ZEF) a dénoncé, en août dernier, la mort de 28 réfugiés à Lindela, entre les mois de janvier et juillet. Des morts qui seraient pour la plupart zimbabwéens, selon ZEF. Le journal The Zimbabwean rapporte deux versions contradictoires des responsables pour expliquer ces décès. La première indique qu’aucune autopsie n’a pu être réalisée parce qu’ils n’ont pas pu retrouver des parents ou avoir le feu vert de l’ambassade zimbabwéenne. La seconde, délivrée par la ministre de l’Intérieur Nosiviwe Mapisa-Nqakula, souligne qu’une autopsie a bien été faite dans un souci de transparence et que les résultats concluent à une mort par maladie.

500 000 étrangers expulsés entre 1990 et 1999

Les expulsions sont massives. En 1993, le pays a renvoyé 80 000 Mozambicains et l’année suivante 90 000 Africains, selon l’Association internationale pour le développement humain. Entre 1990 et 1999, un demi-million d’étrangers aurait été reconduit à la frontière. Respectivement, en septembre et octobre derniers, « 16 867 et 20 405 immigrés clandestins ont été expulsés. Au total, nous en avons expulsé 167 137 en 2004 et 177 299 de janvier 2005 à aujourd’hui », explique-t-on au ministère de l’Intérieur. Ceux qui sont expulsés le sont souvent par train. Une opération qui reviendrait à 28 millions de rands (environ 3,5 millions d’euros) par an, selon les derniers chiffres dont Sarah Motha a connaissance. Certains étrangers accepteront le retour à la case départ, avec peut-être l’espoir de tenter à nouveau leur chance plus tard. D’autres, en revanche, prendront d’énormes risques en sautant en marche. Parce que leur vie est en danger dans leur pays, parce qu’ils pensent ne plus y avoir d’avenir, mais aussi parce qu’il ont construit en Afrique du Sud.

« Des recherches révèlent que 22% des réfugiés ont suivi de hautes études contre 14% des Sud-Africains. D’autres indiquent que 34% des immigrés emploient des Sud-Africains, contre 20% des Sud-Africains eux-mêmes. Ce qui signifie que lorsque les autorités expulsent des étrangers, elles expulsent des gens qui offrent un emploi à des Sud-Africains qui vont en conséquence se retrouver au chômage », commente Sarah Motha. Dommage si l’on considère que les étrangers ont grandement participé au développement économique de l’Afrique du Sud. Parmi ceux qui ont fait de l’Afrique du Sud une nation attractive pour les Africains, il y avait des Indiens, mais aussi des Mozambicains, des Zambiens ou encore des Lesothiens.