Affaire Chebeya : « la relaxe du général Numbi est un scandale »

La Haute cour militaire congolaise, réunie ce mardi 23 octobre dans le cadre du procès en appel de l’affaire Floribert Chebeya, a décidé de relaxer le général Numbi, accusé par le major Paul Mwilambwe, l’un des policiers incriminés, d’avoir commandité l’assassinat du défenseur des droits de l’Homme. Interview de Dolly Ibefo, président de l’association La Voix des Sans Voix, dont Floribert Chebeya était le président, qui dénonce un « scandale » judiciaire, d’une justice assujettie à la puissance politique.

Le procès en appel des policiers accusés d’avoir assassiné, en 2010, le défenseur des droits de l’Homme, Floribert Chebeya, a repris ce mardi 23 octobre à Kinshasa, la capitale de la République Démocratique du Congo (RDC). Le major Paul Mwilambwe accuse non seulement le général Numbi, mais également le chef de l’Etat Joseph Kabila, d’avoir ordonné l’assassinat de Floribert Chebeya. Des accusations réfutées par les autorités congolaises qui remettent en cause la véracité de l’interview de Paul Mwilambwe : « Cette voix ne serait pas la sienne, ni son élocution. Le vrai Paul Mwilambwe serait reconnaissable à un bégaiement », faisait savoir RFI. Le policier, qui accuse Joseph Kabila d’avoir commandité le meurtre du défenseur des droits de l’Homme, a brandi son passeport lors de l’entretien, ce qui n’a pas convaincu les autorités congolaises. Entretien avec Dolly Ibefo, président de l’association La Voix des Sans Voix, qui fustige un complot politico-judiciaire.

Afrik.com : John Numbi a été relaxé. Comment réagissez-vous à cette décision de la Haute cour militaire ?

Dolly Ibefo : C’est une grave déception, un scandale! La justice soustrait ainsi ce policier impliqué dans cette affaire. C’est une déception pour les victimes qui cherchent une consolation. De toute façon, on s’attendait à cette décision de la justice congolaise, qui est assujettie à la puissance politique. Le général Numbi est un des amis du chef de l’Etat congolais. Il ne pouvait donc que bénéficier de l’impunité.

Afrik.com : Le major Paul Mwilambwe accuse non seulement le général Numbi, mais également le chef de l’Etat Joseph Kabila. Que pensez-vous de ces accusations ?

Dolly Ibefo : Elles sont vraies. Et nous avons toutes les assurances, tous les éléments de preuve qui montrent l’implication du président. Christian Ngoy, un autre policier incriminé, était en communication -le 5 juin 2010- avec le général John Numbi et fait partie du bataillon de Simba duquel dépend ce dernier. C’était un bataillon de répression et de meurtres utilisé par l’Etat dans la province du Bas-Congo pour tuer les adeptes et partisans du Mouvement politico-religieux Bundu-Diakongo. C’est justement pour cela que Floribert Chebeya a été assassiné, car il détenait toutes ces informations.

Afrik.com : Quels sont ces éléments de preuve qui accablent le président Joseph Kabila et John Numbi ?

Dolly Ibefo : D’abord, Christian Ngoy et Numbi se sont rencontrés à plusieurs reprises : à l’aéroport de Njili, à Lubumbashi, ainsi qu’à la frontière avec la Zambie. Puis, nous disposons de la déclaration du général qui avait affirmé que Christian Ngoy était parti en congés, or il avait tout simplement déserté. Il y a aussi la lettre envoyée par l’inspection générale de police, commanditée par le général Numbi, à Floribert Chebeya pour lui tendre un piège. Le témoignage de Paul Mwilambwe vient confirmer tous nos soupçons.

Afrik.com : Pourquoi les autorités congolaises remettent-elles en cause le témoignage de Paul Mwilambwe ?

Dolly Ibefo : Il n’a pas fui, le 1er juin, le jour de l’assassinat de Floribert Chebeya. Mais il a continué à exercer son métier jusqu’au 11 juin 2010. Le Conseil juridique de John Numbi l’a kidnappé et caché dans une prison secrète d’où il s’est évadé, pour se réfugier quelque part dans le pays. Ses parents, pris de peur, lui ont conseillé de se rendre à la justice.

Le 14 avril 2011, il s’est présenté à l’inspection générale de la police. L’inspecteur général intérimaire l’a entendu, avant que le procureur militaire l’interroge pendant plusieurs heures. Pendant cette audition, John Numbi a appelé le procureur militaire, et s’est en outre entretenu avec Paul Mwilambwe pour le soudoyer. En vain. L’Agence nationale de renseignements (ANR, les services secrets congolais) l’a alors embarqué dans une prison secrète, pour ensuite le transférer à Lubumbashi afin de l’exécuter la veille de l’annonce du verdict au premier degré.

Afrik.com : Maintenant que la relaxe du général Numbi a été prononcée. Qu’est ce que La Voix des Sans Voix compte faire ?

Dolly Ibefo : Nous n’allons pas nous contenter de la justice congolaise. Nous comptons porter l’affaire devant les institutions judiciaires internationales. La Cour pénale internationale (CPI) ou la Cour internationale de justice (CIJ), par exemple. Ainsi que d’autres instances africaines.

Pour rappel, François Hollande a, en marge du Sommet de la Francophonie, inauguré l’Institut français de Kinshasa, une médiathèque baptisée du nom de Floribert Chebeya.